15.05.2012

La poursuite

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L'interrogatoire est cordial. Presque trop. Pas de "good cop/bad cop", pas de lampe dans les yeux pour déstabiliser. Peu de questions qui fâchent, ou alors lâchées du bout des lèvres en formule négative, comme pour s'assurer d'avance de la réponse. "Vous n'êtes pas coupable, n'est-ce-pas?". Une main molle dans un gant de velours râpé. Surtout ne casser aucun oeuf en marchant dessus, on pourrait le leur reprocher, plus tard, suivant comment ça tourne.

Non, le faisceau aveuglant vient d'ailleurs. D'une poursuite manipulée par ceux qui concassent ou malaxent vos paroles, remplissent vos silences, interprètent vos hésitations. Ils n'auront jamais le pain, ni même une seule tranche, alors ils reconstituent avec ce qu'ils ont pu picorer. Ce fac-similé fait illusion de loin, surtout pour ceux qui ne veulent pas s'approcher, de peur que la banale réalité ne tue les fantasmes qui les font frissonner. Mais de près, ce n'est qu'un petit tas inégal de miettes agglomérées. Immangeable, ou illisible.

10.05.2012

Déconnectée

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Il est mort. Comme on ouvre machinalement maintes fois le frigo, espérant que quelque douceur se matérialise à coté du bocal de cornichons orphelin, je le sors, le tourne et le retourne. L'écran noir reflète mes traits sous tension. Vivant, il me donne un sentiment de liberté. Mort, il fait office de miroir, me mettant face à ma dépendance.

"Royal, on va pouvoir se joindre plus facilement", m'avait pourtant dit la voix masculine à l'autre bout du lourd combiné en 1997. C'était mon premier portable, et il tenait à peine dans mon mini sac à main. Puis, de clapet qui claquait en antenne rétractable, il est devenu "smart", rendant obsolète mon agenda rose avec répertoire et porte-cartes, ma montre, mon carnet de notes, mon appareil photo, ma carte routière usée aux pliures, mon ipod. Ma mémoire vive. Un insidieux transfert de compétences entre mon cerveau et un objet unique.

Autour de moi dans le bus, on tapote, on parle, on rit, on consulte, on publie, on s'isole de ceux qui sont là pour se donner à ceux qui sont ailleurs. Moi, je suis seule, silencieuse, les mains inertes, le regard s'attardant sur le triste paysage. Déconnectée. Je suis en retard mais je ne peux pas prévenir. J'ai oublié le nom de la personne que je dois voir, mais je n'ai pas accès à mon agenda. Je ne trouve pas la rue, mais je n'ai pas accès à mon GPS. Perdue, mon réflexe de me tourner vers mon assistant universel reste vain.

Sur le trajet du retour, enfin, je ne pense qu'à lui. Le cordon ombilical. Je le trouve traînant sur le sol, indifférent à mon hypoxie. Je branche fébrilement, puis observe, émerveillée, le retour à la vie. L'écran s'éclaire. Je soupire. Je respire. Je suis connectée.

Je pourrais qualifier ces quelques heures de black out de "royales". Vous parler de liberté, de soulagement, de paix. Mais ce serait mentir. Je ne sacrifierai pas la vérité à une figure de style en forme de clin d'oeil. La vérité? Non joignable, sans le monde à portée de touches et de voix, je me sens nue, démunie, anxieuse. Non joignable, le temps et l'espace m'appartiennent, certes. Mais paradoxalement, je n'existe plus.

05.05.2012

L'effet hétérocère

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Le concept semblait être, au mieux, une imposture intellectuelle. Et pourtant. Les gesticulations ponctuelles d'un seul et frêle papillon nocturne ont bel et bien suffi à déclencher une tornade. Elle fut institutionnelle et non météorologique.

Elle a tout balayé, sous les yeux impuissants de l'insecte, réfugié dans un interstice mural. Lui n'avait fait que battre des ailes, après tout c'était dans sa nature. Il avait été attiré par la lumière, certes. Comme tous ceux de son espèce.

Puis, rembobinant le mauvais film, il est retourné à l'état larvesque. Dans son cocon protecteur tissé de fils d'amitié sans condition et d'amour décalé, il a obstinément fermé les yeux, et s'est tu, laissant passer les abjects relents de l'orage. Privé de ses attributs meurtriers, il quitte la chrysalide, mais à jamais rampant. L'effet chenille n'existe pas.

03.05.2012

Néant

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Je ne crois pas en la survie des synapses sans les neurones, ni n'assimile le néant à la paix. C'est dire si les "RIP" ont le don de m'agacer. Ces emplâtres émotionnels qui ne servent qu'à cacher notre terreur crasse de la non existence.

Je ne parle pas de la mort, qui ne nous embrasse que le temps d'une dernière exhalation, mais de ce qui dure éternellement, sans conscience. Sans rien. De ce qui a précédé notre naissance depuis l'aube des temps et suivra notre trépas jusqu'à la fin de temps. En souffrions-nous avant? Non. En souffrirons-nous après? Pas plus.

 

Ceux qui ont été tant désirés mais n'ont jamais pu être conçus.
Ceux qui l'ont été mais ne sont jamais nés. 
Ceux qui ont ouvert les yeux pour les refermer aussitôt. 
Ceux qui n'ont jamais atteint leur premier émoi amoureux ou leur premier baiser.
Ceux qui n'ont pas eu le temps de réaliser leurs rêves.
Ceux qui n'ont pas vu grandir leurs enfants.
Ceux qui n'ont pas vu naître leurs petits-enfants.
Ceux qui, si vieux, avaient encore tant à nous apprendre, à nous raconter.

Ils ne nous attendent pas. Ils ne veillent pas sur nous. Ils ne sont pas en paix. Leur enveloppe repose, mais le reste appartient au néant. Athée, je les aime d'autant plus tant qu'ils sont là.

01.05.2012

Dans les choux et sur les roses

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Les blogs sont un excellent baromètre de l'air du temps... Ils sont l'écume qui remonte à la surface des préoccupations des citoyens, quand l'actualité bout. Quant aux citoyennes, c'est une autre histoire. Lorsqu'elles sont blogueuses, le classement par catégories de certaines plateformes ou annuaires de blogs, principalement français, les renvoient dans les choux. Ou plutôt sur les roses, là où elles sont censées avoir pris naissance.

Ces catégories "Femmes", censées mettre en lumière les thèmes principaux qui nous passionnent, sont éloquentes: Beauté, mode, cuisine, enfants, chirurgie esthétique, sexualité et séduction, conseils nettoyages, régimes, grossesse... Bref, comme le dit la baseline d'une de ces plateformes au sujet de la catégorie femmes/famille (notez le regroupement thématique): "Des conseils utiles pour les femmes qui cherchent des réponses aux questions fondamentales ou essentielles qui les préoccupent". Edifiant.

Par contre, pour trouver des blogs féminins parlant de politique, d'économie, d'actualité, ceux-ci représentant un pourcentage moindre que ceux des hommes consacrés aux mêmes sujets, c'est comme chercher un tube de rouge à lèvres au fond d'un sac à main. Il faut farfouiller, quitte à se casser un ongle.

Trois paragraphes, et je tombe déjà dans les clichés, je sais. Je vous parle de rouge à lèvres et de manucure, pendant que les plumes testostéronées squattent la tête du classement en refaisant le monde. Dure, la vie de blogueuse.