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18/01/2012

Miracles à l'EMS

 

mains_vieux_seul.jpegIls arrivent en ronchonnant un peu, tous ces jeunes. On les sort une semaine de leur collège, donc l'humeur devrait être a priori bonne. L'idée de construire de leurs mains une installation solaire thermique sur le toit d'un EMS genevois s'annonce un peu trop fatigante à leur goût, mais la curiosité les titille. Ils vont devoir cotoyer des "vieux" à longueur de journée, y compris aux repas. Et ça, ça ne les enchante pas du tout.

Ces souvenirs me sont soudain revenus alors que mon bus passait le long d'une baie vitrée encore illuminée de décorations de Noël. Derrière, des petits vieux et des petites vieilles attablés, immobiles, silencieux. Ils sont 3 ou 4 par table, mais en quelques secondes de passage du bus 1, je perçois la solitude de chacun, au milieu de celle des autres. Un peu comme la mienne, passagère lasse au regard qui se perd derrière la vitre souillée.

EMS, Etablissement Médico-Social, ou mouroir, en vrai. Un nouveau chez soi où on ne peut jamais vraiment se sentir à la maison, dans lequel on se retire pour ne pas gêner ou alourdir le quotidien effréné de ceux qu'on a conçus, et fait grandir. Pour ne pas leur donner le spectacle de son effritement, puis celui de sa mort. Un rituel de lever aux aurores, de repas pré-mâchés, de soins sans attentions, de tentatives de distractions tristounettes. Le reste du temps, du vide, du rien, du silence (ou des cris, selon les jours et les humeurs), et de rares visites embarrassées de sa progéniture ingrate. C'est comme ça, aujourd'hui, nous dit-on. Pas de place pour eux dans nos appartements ou nos coeurs étriqués, ni dans nos vies qu'on a décidé bien trop remplies pour être intergénérationnelles.

L'EMS est maintenant loin derrière moi, et, la joue posée contre la vitre du bus, je souris. Cette semaine passée dans cet autre établissement genevois avait été ponctuée de petits miracles, aussi touchants qu'inespérés.

La vitalité et l'agitation de ce groupe de jeunes focalise les regards et les attentions dès le hall d'entrée. "Ca pue la mort là-dedans", peut-on entendre du côté des ados. "Oui, on meurt tous les jours, ici", rétorque un employé un peu provocateur. Le malaise est palpable des deux côtés. Après une visite des lieux qui se clôt notamment par un "je préférerais me flinguer que de finir ici", les collégiens se mettent au travail. Ils découpent, cintrent, brasent, soudent, vissent.... une activité intense, qui contraste avec la lenteur et le calme de la vie des pensionnaires. Ces derniers les regardent s'agiter, vaguement curieux, parfois agacés de tout ce remue-ménage.

On laisse les deux clans s'observer et s'apprivoiser quelques jours avant de sortir notre carte secrète, celle de la rencontre et du dialogue, autour du thème qui nous occupe ici, la production et la consommation d'énergie. Les vieux témoignent volontiers de leur lointain quotidien d'adolescents, pauvre en besoins énergétiques. Les "Moi, à votre âge..." s'enchaînent, les jeunes rebondissent, posent des questions, fascinés. On réalise que ces deux générations n'ont que trop rarement l'occasion de se parler, de se raconter, de se confier l'une à l'autre.

Après ce premier atelier, les collégiens nous approchent avec une demande étonnante: quitter leurs tables réservées pour les repas pour se mêler aux pensionnaires. On réaménage, on fait de la place, et deux par deux, ils se répartissent dans toute la cantine, qui s'anime comme jamais. Les conversations s'engagent, on raconte sa journée, sur le toit à souder, ou dans sa chambre à faire des mots croisés. Des rires de vieilles dames fusent face à de jeunes garçons qui roulent des mécaniques en relatant leurs exploits du jour, chalumeau en main.

Le bouche à oreille aidant, les pensionnaires se pressent pour s'inscrire aux ateliers des jours suivants. Une course de mini bolides solaires faits maison réunit tout le monde devant l'établissement. Les chaises roulantes sont amenées au bord de la piste, et chacun prend les paris. Les cris d'encouragement et les rires laisseront place à l'émotion au moment de notre départ. Nous réunissons les jeunes et les vieux une dernière fois pour un au revoir. Une dame se lève péniblement, et se met à chanter un air de son époque, "pour dire merci". Un collégien enchaîne avec un rap de son cru, dont les paroles improvisées déroulent le fil de la semaine. On ne les arrêtera plus. L'EMS vibrera pendant plus d'une heure de chants d'avant et d'aujourd'hui, sous les regards médusés et ravis du personnel soignant.

Une jeune fille quitte le lieu la larme à l'oeil. "Je ne les oublierai jamais, ils sont adorables, ces petits vieux". C'était en 2006. Depuis, les rangs des personnes âgées impliquées se sont décimés, et les ados sont devenus de jeunes adultes. Mais les traces restent, sur le toit, et dans nos mémoires.

 

21 chantiers didactiques solaires (dont 4 avec des EMS) ont été menés entre 1999 et 2009 dans toute la Suisse romande, via une collaboration entre les associations Sebasol et TerraWatt.

Commentaires

Belle expérience qui a maintes fois été prouvée comme bénéfique par les deux générations. En France, on associe crèches et maisons de retraites à la grande joie des petits, parfois en manque de grands-parents. Les Aînés retrouvent leur gaieté, les yeux brillants.
Lectrice dans un EMS pour une dame âgée,je suis chaque fois triste de constater la solitude de certains(nes) même si le personnel fait tout ce qu'il peut pour alléger les souffrances. Mais la résignation que l'on peut voir dans les regards est quelques fois insupportable.

Écrit par : Defrancisco Christiane | 19/01/2012

Merci pour ce texte très émouvant, moi aussi j'ai la larme à l'oeil.

Écrit par : clara L | 19/01/2012

Lectrice dans un EMS pour une dame âgée,je suis chaque fois triste de constater la solitude de certains(nes) même si le personnel fait tout ce qu'il peut pour alléger les souffrances. Mais la résignation que l'on peut voir dans les regards est quelques fois insupportable.

Écrit par : http://www.uni-bet.info/ | 10/07/2012

C'était une belle histoire vraie. Comme on aimerait en lire plus souvent.

Comme on aimerait en vivre plus souvent.

Écrit par : Jmemêledetout | 26/09/2013

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