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04/02/2012

L'invasion de l'EasyJetSet

 

Berghain3.jpegIls prennent un vol low cost comme d'autres prennent un taxi. Leur point commun? Ils vont faire la fête. Mais là où les seconds ne font que quelques kilomètres pour rejoindre un des clubs de leur ville, les premiers écument les grandes villes européennes où l'on sait s'amuser: Barcelone, Amsterdam, et surtout Berlin.

Pas fauchés mais un peu quand même, ces fêtards qui peuplent, souvent bruyamment, les vols d'EasyJet préfèrent s'offrir un aller-retour à Berlin ou Barcelone de temps en temps plutôt que de fréquenter tous les week-ends les clubs locaux, parfois peu attractifs ou hors de prix.

Ainsi, chaque fin de semaine, la compagnie aérienne transporte dans certaines grandes villes à la réputation festive des milliers de fêtards friands de techno ou d'électro, venus de toute l'Europe.

Le phénomène est tel qu'il a même un nom: l'EasyJetSet, contraction des mots EasyJet et Jet-Set. C'est dans les rues de Berlin que le néologisme a vu le jour. Il a ensuite été repris et "officialisé" par le journaliste musical Tobias Rapp, dans son livre "Lost and Sound: Berlin, Techno und der Easyjetset" paru en 2009, et qui aborde ce nouveau courant, entre analyse sociologique et reportage de terrain.

Car il faut se garder de sous-estimer cette tendance au clubbing nomade : en une dizaine d'années, l'EasyJetSetter est devenu un acteur déterminant de la culture nocturne européenne. A Berlin, ils sont aujourd'hui plus de 10'000 (selon une estimation de Tobias Rapp) à se déverser toutes les fins de semaine dans des clubs mythiques comme le Berghain ou le Tresor, sous les regards perplexes ou carrément hostiles des habitants. Mais comme le tourisme (fortement basé sur la vie nocturne) participe de façon significative à l'économie berlinoise, difficile de ne pas s'accommoder de cette tribu internationalisée de "fêtards de 72 heures".

Mais qui sont donc les EasyJetSetters? De jeunes européens branchés, avec peu d'argent mais une grande endurance, prêts à faire la fête et à se saoûler plusieurs jours durant, en se délestant si possible de tous les interdits qui leur sont imposés chez eux. Ils écument les bars et les clubs, vomissent, jettent leurs bouteilles et crient dans la rue, avant de retourner dans leurs hôtels bas de gamme pour récupérer pendant la journée. Ce ne sont pas des touristes ordinaires, ils ont peu d'intérêt pour les villes elles-mêmes, leurs monuments ou leurs musées, et ne se gênent donc pas pour mal se comporter, sachant qu'ils reprendront l'avion dès le lendemain ou le surlendemain.

On peut constater avec quelques années de recul que l’existence de l’EasyJetSet a également eu des conséquences visibles sur le développement des villes concernées. Une multitude de bars, de clubs et d'hôtels eux aussi low cost ont poussé dans certains quartiers, transformant complètement leur ambiance ou leur aspect. C'est le cas du Kreutzberg de Berlin, où les petits commerces disparaissent de plus en plus pour laisser la place à des bars lounge colonisés principalement par les jeunes étrangers en goguette.

Derrière cette évolution urbaine locale (une forme de gentrification au profit du touriste nocturne) se cache un phénomène à une échelle plus globale. Certaines villes européennes ont pris, parfois malgré elles, le rôle de "downtown" à forte densité de lieux festifs, pendant que d'autres villes (celles dont sont originaires les fêtards voyageurs) jouent le rôle des banlieues ou quartiers résidentiels où l'on rentre se coucher, en avion, après avoir fait la fête.

Combien de temps cette tendance durera-t-elle, et jusqu'où ira-t-elle? Malgré l'apport économique important de cette nouvelle forme de "sous-culture" nomade, on constate une lassitude et une inquiétude certaines des habitants et des responsables politiques de ces cités devenues des clubs géants. A terme, c'est probablement l'augmentation du prix du kérosène, et donc la disparition de l'aviation vraiment low cost, qui sonnera le glas de ces comportements perturbateurs. On assistera alors dans certaines villes européennes de taille moyenne au retour des fils prodigues et, espérons-le, à un renouveau d'une vraie vie nocturne de proximité.

04:09 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : easyjet, clubbing, europe |  Facebook |

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