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12/02/2012

Screenwise, ou le prix de la servitude volontaire

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Sur Facebook, les internautes ont depuis longtemps compris qu'ils acceptaient implicitement de se faire espionner et de partager leurs données et habitudes pour pas un rond. Google, de son côté, leur propose désormais 25 dollars par an pour se mettre volontairement à poil et vendre leur vie virtuelle. Quel progrès. Au moins, ça a le mérite d’être clair.

"Help Us Make Google Better", leur demande-t-on, avec des majuscules, dans un vibrant appel. Ce "programme", appelé Screenwise, vise à mieux comprendre comment les gens utilisent internet, quelles sont leurs attentes, leurs habitudes. "Afin de fournir une meilleure expérience aux utilisateurs", explique Google. On en saura pas plus, la firme n'apportant aucune explication ni aucune garantie quant au contenu des données collectées, leur utilisation, leur partage ou leur revente à des tiers.

Ceux qui choisissent de devenir cobayes (ou "panelists", c'est plus chic) devront avaler à sec le virus espion "Screenwise" sous la forme d'une extension à télécharger. Celle-ci enverra alors à Google toutes les informations concernant les sites visités et les interactions avec ceux-ci.

D'autre part, Google précise que les internautes peuvent "participer à cette expérience" dès l'âge de 13 ans, au mépris, sans doute, de toute légalité. Il serait d'ailleurs intéressant de savoir combien de ces "moutons" qui se sont précipités sur l'offre douteuse sont des mineurs. Et combien ont informé leurs parents de la vente à bas prix de leur intimité.

Le plus surprenant, c'est que Google affirme être submergé de demandes, au point d'avoir dû stopper pour l'instant les inscriptions. Quelle motivation, au-delà de 25 dollars à faire valoir sous la forme d'un bon cadeau sur Amazon, peut bien pousser tant d'internautes américains à accepter de se faire fliquer de la sorte?

Ont-ils le sentiment de participer à la grande aventure de l'évolution d'Internet? De se rapprocher du Maître Google et d'être touchés par sa lumière quasi divine? Cela satisfait-il un besoin de reconnaissance, parce que Google s'intéresse à eux et avoue avoir besoin d'eux, à la manière du petit frisson de plaisir que peuvent ressentir certains quand on les appelle pour un sondage ou qu'on les arrête dans la rue pour un microtrottoir?

A la lecture de nombreuses réactions sur des forums spécialisés, on a le sentiment que les internautes ont baissé les bras quant à la protection de leur vie privée. Ils ne se font aucune illusion à ce sujet et se savent déjà suivis à la trace, via les réseaux sociaux, les cookies, etc. Alors, "autant que ca rapporte de l'argent", disent-ils. Même 25 misérables dollars, lâchés au compte-goutte à coups de 5 dollars par trimestre de pantalon gardé aux chevilles. Même pas de quoi payer la vaseline, pourtant.

"Ces misérables voient reluire les trésors du tyran; ils admirent, tout ébahis, les éclats de sa magnificence; alléchés par cette lueur, ils s'approchent sans s'apercevoir qu'ils se jettent dans une flamme qui ne peut manquer de les dévorer".

Étienne De La Boétie, Discours sur la servitude volontaire

Commentaires

Très bon article, d'une rare lucidité. Un plaisir que de le lire... bravo !

Écrit par : Alexandre Junod | 13/02/2012

Fondus, liquéfiés dans la masse, certains cherchent par tous les moyens à sortir du lot, même au prix d'une atteinte à leur sphère privée... Il faut à tout prix (25 $ ?) devenir "virtuellement" quelqu'un de reconnu (!). Merci pour vos textes aiguisés, alternant sujets légers et plus "sérieux", avec toujours cette pointe d'humour qui est votre signature !!

Écrit par : A. Piller | 13/02/2012

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