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17/03/2012

Le piège du mort kilométrique

 

DSC_0090 (3).jpegC'est insoluble. Ne pas s'émouvoir n'est pas une option. Le faire est tomber dans le piège de la mort au kilomètre. Ne pas en parler est impossible, mais en parler est trop difficile. Quoiqu'on en dise, on tombera dans les lieux communs, l'empathie de circonstance, ou la sensiblerie forcément déplacée.

Alors bien sûr, on est ému parce que c'est injuste, parce que c'étaient des enfants, et qu'on a des enfants, nous aussi. Mais pourquoi serait-on plus touché par les accidentés de Sierre que par les égorgés de Homs? Pourquoi tant de doubles pages fouillées d'un côté et des entrefilets de l'autre?

Se repaître du malheur de proximité fait du bien, paradoxalement. On se rappelle que nos enfants à nous sont vivants, que nous sommes vivants. Nous avons à ce jour échappé à la terrible loterie, à la mort aléatoire. Quel soulagement. Cela nous permet, le temps de la lecture d'un papier gorgé de larmes, de relativiser les petits problèmes de nos petites vies, de nous réjouir secrètement d'être encore là, tout en frissonnant au contact glacé de la mort des autres.

Et d'autant plus si elle a lieu près de chez nous. On se sent presque concerné, du coup. L'endroit fatidique, on le connaît, on l'a pratiqué tant de fois déjà, sans encombre, dans le bonheur du départ en vacances ou le soulagement diffus du retour chez soi. Mais maintenant, il est jonché de fleurs, de traces d'impact. Jamais plus on ne pourra traverser ce tunnel sans un pincement au coeur.

D'un autre côté, on est jamais allé, et on ira jamais, à Homs. Cette actualité-là nous restera donc étrangère. En périphérie de notre capacité à nous émouvoir. Alors qu'au moins le drame sierrois, c'est un peu notre malheur à nous. On peut se l'approprier, on a le droit d'en parler, il est arrivé ici. Il est familier, car il a violé notre environnement, notre quotidien. On pourrait potentiellement connaître quelqu'un qui connaît quelqu'un qui a aperçu furtivement les victimes. Dieu que ça en devient réel.

Les journaux font de leur côté tout ce qu'ils peuvent pour qu'on n'y échappe pas. Alors, si on se risque à dénoncer la médiatisation à outrance, ou si on évite d'en parler sur facebook avec des trémolos dans le statut, on sera soupçonné d'être d'insensible. Mais doit-on pour autant absolument mentionner de nouvelles étoiles dans le ciel valaisan, ou affirmer avec tant d'emphase sa solidarité envers ces familles en deuil?

Je ne connaissais pas plus ces 22 enfants belges que les 26 petits égorgés de Homs. Je devrais logiquement moins pleurer sur la fatalité, sur la mort qui frappe au hasard (car elle nous guette tous au quotidien), que sur la folie et la cruauté humaines, qui pourraient, elles, être évitées. Mais voilà, le piège du mort kilométrique s'est refermé sur moi. Je pleure néanmoins.

Et, aujourd'hui, comme tous ceux qui ont déjà traversé sans problème mille tunnels, comme tous ceux dont les enfants ne sont pas menacés d'être massacrés sans raison, à la lecture de ces horreurs auxquelles j'échappe, je me sens si vivante. Ah, comme le malheur des autres, après nous avoir tant effrayés et indignés, a la capacité de nous rassurer, au fond.

 

02:59 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : accident, sierre, enfants, mort, homs |  Facebook |

Commentaires

Si bien ressenti et écrit...

Écrit par : A. Piller | 17/03/2012

Je n'ai plus à rajouter, vous avez presque tout dit! Oui, hélas!nous sommes impuissants face à l'horreur de la vie, nous ne faisons que regarder, prions tous simplement pour ces petits!

Écrit par : faire part | 19/03/2012

J’ai pris plaisir à lire cet article

Écrit par : mutuelle julie | 29/03/2012

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