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24/04/2012

Problèmes à vendre

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Voiture rayée, lave-vaisselle en panne, clés égarées. Le tout sans débourser un centime. De petits problèmes banals, et entièrement gratuits. En dénouant les cordons de la bourse sur le site needaproblem.com, j'aurais pu y ajouter la lecture ardue du Courrier International, une journée les mains dans les ordures avec la voirie, ou même un faux problème technique en avion.

Juste au cas où je trouverais ma vie un peu vide, entre les interminables trajets TPG pour aller traîner toute la journée sur facebook à mon bureau, les mésaventures scolaires de mon fils, les bouchons en ville, la queue à la caisse de la Coop, et la triste galipette programmée du samedi soir, une fois qu'il n'y a plus rien à la télé.

De l'excitation, du sel, de l'aventure que diable! Des problèmes bien cadrés, bien maîtrisés, qui, pendant quelques instants, me feront me sentir vivante! Enfin! D'un simple clic, pourquoi ne ferais-je pas l'expérience vibrante et unique de quelque nouvel obstacle imaginé pour moi, toujours surmontable, et toujours finalement surmonté.

Car c'est bien là le noeud du problème, justement. Dans notre quotidien, nous n'avons pas la solution pour tout, et certaines petites difficultés restent insolubles, nous obligeant à reconnaître notre impuissance à influer sur le cours des choses. Il apparaît donc que la démarche de se voir soumis, puis de maîtriser, de fausses difficultés ou des défis préfabriqués procurerait une sorte d'apaisement, de contentement de soi, et éloignerait le stress généré par nos pauvres vies gâtées d'occidentaux surnourris et surprotégés.

L'autre motivation largement mise en avant par les créateurs de ce concept est l'ennui, tout simplement. Et de citer sans complexe Schopenhauer: "Le plus grand ennemi du bonheur, à l'exception de la douleur, est l'ennui". On s'adresse donc clairement à ceux qui ont l'impression que leur vie est d'un calme plus que plat.

En réalité, en se baladant sur le site, on réalise qu'en dessous d'une certaine somme, il s'agit surtout de relever des petits défis insignifiants ou loufoques. Puis de fièrement exhiber ses exploits sur internet. Jusque-là, bien que l'aspect payant se justifie peu, rien de bien méchant. On peut même faire quelque parallèle avec le projet "This week will change your life" mené en 2010 à Genève.

Mais quand il s'agit, pour de plus gros investissements (entre Fr, 500.- et Fr. 5'000.-), de se voir créer des problèmes personnalisés jouant avec le désir de remplir la vacuité supposée de notre existence, le malaise devient perceptible, et l'indécence n'est pas loin. Le manque de vraies difficultés et d'obstacles majeurs, loin de procurer un bonheur tranquille, à l'abri des guerres, de la famine, des catastrophes naturelles et autres joyeusetés qui accablent une bonne part des habitants de la planète, crée l'ennui, et la diffuse impression que notre vie n'a pas de sens.

Pour ma part, je suis bien tentée de proposer aux créateurs de ce site de lâcher Fr. 1000.- pour qu'on m'organise une journée de mendicité avec des roms dans les rues de Genève. Avec un accompagnateur (on ne sait jamais) et le costume fourni. Se sentir presque vraiment malheureux et abandonné juste quelques heures, le temps de toucher du bout du doigt (frotté à l'antiseptique après coup) la misère humaine. Puis rentrer juste à temps pour l'heure du souper et "The Voice" sur TF1. Quel frisson en perspective.

Sinon, contre rémunération, je suis aussi disposée à faire vivre une sainte journée d'horreur à n'importe qui. "Satisfaction guaranteed", comme ils disent sur le site.

"Etes-vous heureux? Vivez-vous une vie sans soucis? Comme cela peut être ennuyeux. Ce qui vous manque, c'est le contraste. Vous avez décidément besoin de problèmes à résoudre".

www.needaproblem.com

23/04/2012

Un dimanche aux urnes

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Branle-bas de combat matinal. Mon fils de 19 ans est dans les starting blocks pour son premier vote de citoyen français. Mais lui qui n'a jamais vécu ailleurs qu'à Genève se trouve bien emprunté. Les brochures s'étalent dans toute la cuisine, et il se gratte la tête et le menton. Difficile de savoir précisément qui est de quel bord. "Cheminade, il est de gauche ou de droite?" me demande-t-il perplexe.

La brochure de Le Pen finit rapidement en 4 morceaux. "Au moins, là je suis sûr". Soulagement, je n'aurai pas à l'abandonner dans une boîte à bébés. Mon éducation subtilement gauchiste porte tout de même quelques fruits tardifs. Je pose un tasse de café brûlant sur la tronche de Sarkozy, l'air de rien, tout en redressant avec tendresse la brochure de Mélenchon. Allusion subtile. Je sais, je ne devrais l'influencer d'aucune façon. En Suisse, il a toujours voté sans m'informer de ses choix, semblant bien au fait des enjeux.

Mais là, rien n'est simple, et son engagement de citoyen responsable commence mal. Il n'a jamais mis les pieds au Consulat, n'a jamais pris la peine de demander un passeport ou une carte d'identité. Un français fantôme, comme beaucoup de jeunes bi-nationaux nés en Suisse. Bien que tous les membres de ma famille vivent en France depuis leur départ forcé d'Algérie au début des années 60, mon fils ne ressent aucune attache avec cette partie de ses racines. On pourrait même dire que son image de la France est fondamentalement mauvaise.

Arrivés dans l'ambiance feutrée de la patinoire de Sous-moulin parsemée de tables et d'isoloirs, rien à voir avec l'effervescence de 2007. Même à 14h, le calme et la sérénité règnent, et les retraités mobilisés nous accueillent avec le sourire. Tout semble mieux organisé, mieux maîtrisé. Comme si, après avoir lâché nos adresses email à tous les candidats (à la présidentielle comme aux législatives), le Consulat avait ressenti besoin de se racheter en nous évitant les queues interminables subies cinq ans plus tôt.

Cela n'empêchera pas le nouveau citoyen tout frais qui me sert de fils de se faire refouler. Pas en règle. Et les lamentations en tendant le livret de famille breton n'y changeront rien. Eva Joly perdra un jeune voix, sous les regards réprobateurs de nos compatriotes présents. Oui, on aurait pu s'organiser, s'intéresser, s'investir. Nous sommes de mauvais français, soit.

Cet épisode honteux se terminera pas un sms d'une jeune amie, elle aussi double nationale, croisée plus tôt en terrasse: "On a le droit de péter dans l'isoloir?". "C'est pas un isoloir, c'est un pissoir", répondra mon fils. Pas encore gagnée, l'éducation à la citoyenneté.

13:48 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : élections, france |  Facebook |

20/04/2012

Nez à nez

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Pas de passage sous la douche ce matin, pas de déodorant "fraîcheur longue durée", pas d'effluves onéreuses en flacon. De la moiteur sous les aisselles, la peau nue de tout artifice. La liberté olfactive, et un échange intense de phéromones entre le corps et le textile. A la fin de journée, la seconde peau savamment sélectionnée dans la fébrilité matinale finira dans un sac plastique.

Nous sommes ce que nous sentons, mais nous l'occultons, le cachons, l'annihilons. Notre odeur naturelle, avec ses variations, est bien trop révélatrice, elle n'a pas sa place dans les relations humaines codifiées et maîtrisées.

Mais ce soir, les odeurs animales emprisonnées seront sa signature, son identité. Elles le définiront. Enfin. Il va séduire et être séduit, et l'organe nasal sera son seul guide. Il sait que tant qu'il n'a pas senti et été senti, il ne peut pas aimer. Pas vraiment.

Son sac sera délicatement ouvert par des mains manucurées, des nez poudrés y plongeront, des poumons enserrés de dentelles se gonfleront, des cerveaux libérés de tous préjugés analyseront, et la comptatibilité chimique se révélera, peut-être. Il fera de même, à l'aveugle. Blonde ou rousse, grande ou petite, peu importe, les exhalations des peaux se choisiront.

Après? C'est une autre histoire. Mais même si elle ne dure que le temps d'un café partagé ou d'un corps à corps éphémère, ils pourront dire: Je l'ai rencontré(e) à une soirée phéromones.

http://www.pheromoneparties.com/

18/04/2012

La capture

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Il y a celles qui semblent saisies juste après un moment vécu. Ces images témoignent de la sérénité comme de la tristesse de l'achevé. Mais elles acquièrent ainsi une pudeur, une distance, qui nous empêchent de ressentir le malaise qui pourrait surgir s'il nous laissait pénétrer son intimité.

Il y a celles qui trahissent l'ennui, prises au hasard, et qui s'attardent sur l'insignifiant. Comme pour donner à tout prix du sens. Et miraculeusement, ce sens naît de la capture. Il sublime l'objet un instant, l'éclaire, le rend vivant. Même si on sait que dès que son regard ou son intérêt se seront détournés, celui-ci redeviendra vide, inutile. En attendant, il le met à notre portée dans son essence. Sans lui, il ne nous parlerait pas.

Il y a celles qui ne saisissent que les détails. Comme s'il refusait de voir le reste du monde, comme si le découpage du corps le protégeait contre l'attachement à l'âme. Et pourtant, réalise-t-il que dans ces infimes portions de peau, dans ces silhouettes incomplètes, il nous montre tout?

Je désire qu'il capture de son regard particulier ne serait-ce qu'un petit bout de moi. Car pendant cet instant, je serai tout, et j'aurai un sens nouveau. Différent de celui que je me donne, un sens qui lui appartient. Quitte à le voir se détourner ensuite, pendant cette seconde où il m'aura interprétée, j'aurai été éternelle.

01:35 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

14/04/2012

Propre en ordre

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Il suffit parfois d'une seule plainte pour qu'un projet soit enterré, un article ou une affiche retirés, un bistro fermé, un événement annulé. La peur de déplaire paralyse tout et pousse à la normalisation à outrance. De la politique à l'aménagement urbain, aux relations humaines en passant par la relation au corps. Rien ne doit dépasser: pas de déchets ou de mendiants dans nos rues, pas de fumée dans nos lieux publics, pas de poils ou d'odeurs. Pas d'impertinence, pas de déviances.

Achats responsables et nourriture bio, 
bannissement des mauvaises graisses, 
culte de l'activité physique et chirurgie esthétique, 
amours respectables et canalisation des désirs, 
marginalisation des gros, des laids, des vieux, des pauvres, des étrangers, 
maîtrise des discours et des comportements excessifs, 
revalorisation de quartiers par la gentrification...
Le tout sans fumée, et sans trop d'alcool, si possible.

Plus que progressiste, cet hygiénisme à tous niveaux est hautement conservateur, et fortement hypocrite. La priorité n'étant pas d'éradiquer, mais de cacher. Tout doit être, à l'oeil, à l'oreille ou au toucher, propre en ordre. Homogénéisé, normalisé, équitable, épicène, correct. Jusqu'à la pensée elle-même.

Ce nouvel ordre tente de contrôler -et même s'approprier- nos corps, notre environnement, nos vies. Il promeut une fausse notion d'"être soi-même", sans que nous réalisions que nous tendons plutôt à être ce qu'on attend de nous pour être acceptés, aimés, intégrés, en adoptant un mode de vie standardisé, un nouveau conformisme qui ne dit pas son nom.

Une politique du bien-être et du politiquement et socialement correct, pronée par une société qui se dit humaniste, bienveillante, responsable et solidaire. De fait, un nettoyage urbain, social, moral. Et plus encore que de nous y avoir résignés, on a réussi à nous persuader de son bien-fondé.