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10/05/2012

Déconnectée

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Il est mort. Comme on ouvre machinalement maintes fois le frigo, espérant que quelque douceur se matérialise à coté du bocal de cornichons orphelin, je le sors, le tourne et le retourne. L'écran noir reflète mes traits sous tension. Vivant, il me donne un sentiment de liberté. Mort, il fait office de miroir, me mettant face à ma dépendance.

"Royal, on va pouvoir se joindre plus facilement", m'avait pourtant dit la voix masculine à l'autre bout du lourd combiné en 1997. C'était mon premier portable, et il tenait à peine dans mon mini sac à main. Puis, de clapet qui claquait en antenne rétractable, il est devenu "smart", rendant obsolète mon agenda rose avec répertoire et porte-cartes, ma montre, mon carnet de notes, mon appareil photo, ma carte routière usée aux pliures, mon ipod. Ma mémoire vive. Un insidieux transfert de compétences entre mon cerveau et un objet unique.

Autour de moi dans le bus, on tapote, on parle, on rit, on consulte, on publie, on s'isole de ceux qui sont là pour se donner à ceux qui sont ailleurs. Moi, je suis seule, silencieuse, les mains inertes, le regard s'attardant sur le triste paysage. Déconnectée. Je suis en retard mais je ne peux pas prévenir. J'ai oublié le nom de la personne que je dois voir, mais je n'ai pas accès à mon agenda. Je ne trouve pas la rue, mais je n'ai pas accès à mon GPS. Perdue, mon réflexe de me tourner vers mon assistant universel reste vain.

Sur le trajet du retour, enfin, je ne pense qu'à lui. Le cordon ombilical. Je le trouve traînant sur le sol, indifférent à mon hypoxie. Je branche fébrilement, puis observe, émerveillée, le retour à la vie. L'écran s'éclaire. Je soupire. Je respire. Je suis connectée.

Je pourrais qualifier ces quelques heures de black out de "royales". Vous parler de liberté, de soulagement, de paix. Mais ce serait mentir. Je ne sacrifierai pas la vérité à une figure de style en forme de clin d'oeil. La vérité? Non joignable, sans le monde à portée de touches et de voix, je me sens nue, démunie, anxieuse. Non joignable, le temps et l'espace m'appartiennent, certes. Mais paradoxalement, je n'existe plus.

Commentaires

Grande intelligence et grande finesse dans vos écrits.

Écrit par : Mère-Grand | 10/05/2012

A se demander comment on faisait "avant"... Triste mais très réaliste constat d'une dépendance "auto-infligée" dont nous sommes tous des victimes bien consentantes !

Écrit par : A. Piller | 10/05/2012

Merci Mère-Grand, je suis touchée!

Écrit par : Catherine Armand | 10/05/2012

Et le jour où ... il ne reviendra pas à la vie !!! Le pleurerez-vous ?) Car ce jour viendra ...
Mais vous l'aurez sans doute déjà échangé depuis longtemps contre son frère, sa soeur ou son rival ! Et que fait la police (de l'environnement) contre cette traite des esclaves personnels ?(

A mon humble avis, une dépendance reste une dépendance et celle-ci vient s'ajouter à d'autres, toutes aussi "discutables".
Ce qui me semble plus pernicieux, c'est le biais que l'outil communicant peut induire à notre insu.

L'excellent téléfilm Café de Flores (passé ce soir) relatant "l'éclosion" du talent de Sartre mentionne bien à propos qu'une partie de notre existence est conditionnée par celle des autres ...
Dans le cas présent, outre le risque de rester fermé aux "voisins" que nous côtoyons au quotidien pour rester ouvert à nos proches "lointains", ce qui ne favorise pas le contact social mais l'appauvrit singulièrement, il y aussi un risque d'aliénation technologique induit par l'outil lui-même.

Celui-ci est en effet conçu pour se rendre indispensable, les fonctions qui lui sont ajoutées en permanence n'ont d'autres buts que de se rendre prééminentes et omniscientes, à tel point que leur féroce concurrence rend ces assistants personnels semblables à une véritable jungle en miniature.

Pour notre bien ? Vraiment ? Que nenni ...
Ces fonctions et applications n'ont d'autre objectif que de nous rendre captif, qui pour nous rendre accroc, qui pour nous afficher de la pub, qui pour nous siphonner nos données personnelles (et nos batteries;) ...
A tel point que l'image, certes très provocante, de "bétail" humain, nourri, aliéné et asservi par ces petites merveilles technologiques au profit de quelques grands "éleveurs" me vient maintenant tout naturellement à l'esprit.

Comme on n'arrête pas le progrès, je pense que nous pouvons peut-être nous féliciter que ces merveilles technologiques soient encore des objets distincts qui ne fassent pas encore partie intégrante de notre futur corps bionique, comme ce sera certainement le cas dans quelques années.

A part ça, c'est aussi une question de sevrage !
(Re)voir à ce sujet la série sympa de la TSR sur les "déconnectés" en séjour à l'alpage ...
Le véritable challenge, c'est peut-être de savoir déconnecter sans angoisser, de retrouver la jouissance de ses propres pensées et/ou les rêveries d'un(e) promeneu(r/se) solitaire, très "à la mode" en ce moment !)

Écrit par : Xtra BleuCiel | 12/05/2012

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