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26/05/2012

Se regarder vivre

3406690.jpegOn se suit. Pas dans la rue, non. Pas de pas pressés qui battent le bitume, de talons qui claquent, de regards furtifs, d'accostages, de rencontres. On se suit, mais sur facebook, Twitter, Instagram, Pinterest, Google+ même, pour les plus solitaires. On se regarde vivre, et par là on croit se connaître. Parfois même on se connaît vraiment, mais on ne s'appelle pas, on ne se voit pas. Nul besoin, puisqu'on se suit.

En pathétiques et vaines gesticulations rythmées par les clics de souris et les touches effleurées, ces êtres au teint bleui par la lumière artificielle ne poursuivent que des ombres, des reflets, des écrans de fumée. Ils ne cernent rien, ne saisissent rien entre leurs doigts endoloris. Les présences virtuelles, en mots qui enjolivent et images qui mentent, leur glissent entre les phalanges.

Tous ces courts métrages de présents pétris d'exagérations et de faux-semblants sont projetés en miroir, à destination d'amis suiveurs avides. On se rassure, on remplit des murs, on jette des pensées pré-mâchées en pâture, on montre tout ce qu'on voit, filtré, encadré, et en format carré. Tout se ressemble, se mélange. Mais ça remplit son office, celui de remplir tout court.

Le sens, pixellisé, s'est dilué, puis perdu. Mais tant qu'on se suit, on garde l'illusion du lien, et on contourne sa solitude. On ne s'est pas appelés, on ne s'est pas vus, on ne s'est pas humés, on ne s'est pas touchés, on ne s'est pas aimés. On se regarde vivre.

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23/05/2012

Pianos de rues, le retour

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Juin 2011, vous vous souvenez? Vous vous êtes levés un matin, et vous avez découvert dans les rues de votre ville des pianos posés ça et là, sans explication.

En se les appropriant, en jouant, en écoutant, en chantant, en applaudissant, de ces simples instruments sortis de leur environnement, les Genevois ont fait un événement, une rencontre, un générateur d’émotions fortes. Chaque piano s'est élevé au rang de sculpture musicale, remettant en question la notion de propriété et les règles d’utilisation et de partage de l’espace public.

Oui, c'était une provocation de les poser là, dans les rues, sans surveillance. De gros doutes planaient quant à la capacité de la population à les respecter, à ne pas les abîmer, les voler, les détruire. Mais en misant sur la confiance, en invitant le public à s’engager, à se parler, à prendre possession de l'objet exposé à tous les risques, il est devenu le leur, et le miracle a eu lieu. Pas un seul incident à relever, ni même un seul tag. Juste de merveilleuses histoires, glanées ça et là, et que, à moins d'un mois du retour de 20 pianos dans nos rues, j'ai le plaisir de partager avec vous dans ce billet.

Deux pianos, deux pianistes, deux cannes blanches

"Deux pianistes, tous deux handicapés de la vue, se sont rencontrés par hasard autour du piano au Jardin Anglais. L’un est Anglais, l’autre Suisse et ils ont une différence d’âge de plusieurs décennies. Ils ont joué des morceaux, avec un public de visiteurs japonais devant l’Horloge fleurie. Ensuite, ils ont traversé ensemble le Pont du Mont Blanc pour retrouver un piano tout seul, suspendu entre Pont et Lac. Et là, le plus jeune a joué un morceau du Clavier bien tempéré, de Johann Sébastian Bach, et son aîné a interprété des chanson de Serge Gainsbourg : Elisa et La Javanaise.  Le hasard – ou le piano – fait bien les choses".

Une nuit au Grand Théâtre

"Un homme a joué pendant 4 à 5h sans partitions, avec un sourire et une joie, un tel plaisir de partager, c'était incroyable! Il y avait une jeune femme de Barcelone qui chantait apparemment dans une chorale, une amie chanteuse, un Chilien, une Colombienne, 2 jeunes Suisses allemands, et quelques genevois. Sont également passés des jeunes collégiens, deux touristes japonais et des Siciliens. Nous étions un groupe de 8 à 10 personnes d'âges différents, de nationalités différentes. Personne ne connaissait personne, et on s'est retrouvés à chanter, à danser, de la salsa, du tango, des valses lentes... On a chanté des chansons des Beatles, de la chanson française, "Ti amo" et autres chansons italiennes à tue-tête. Cela a été un moment exceptionnel, magique, une parenthèse suspendue, à la Fellini! Un jeune a dit "je ne sais pas si vous réalisez, mais c'est unique ce qu'on vit là, c'est de l'ordre du miracle de la rencontre par le biais de la musique".

Des notes en robe de chambre

"J'ai assisté à une scène surréaliste en sortant de l'hôpital. Il y avait un petit jeune, en robe de chambre et pantoufles et... il jouait du piano! Il y avait un piano au milieu de la place, devant l'hôpital! C'était génial, un instant hors du temps!".

La Genève que l'on aime

"Nous avons vu des étudiants du conservatoire jouer devant le Grand théâtre, des junkies sur le piano devant la gare, des dealers pianoter au milieu de Plainpalais, écouté du jazz magnifique au même endroit, des concertos devant une petite foule au rond-point de Plainpalais, de superbes images un peu partout au bord du lac, des envolées lyriques aux Bains, des enfants étonnés des sons émis, de la pure beauté aux Bastions et pleins de moments de complicité, de partage, de respiration et d'espace apparaissant partout en ville... Merci à vous touTEs pour autant de beauté! C'est la Genève que l'on aime; elle est là, tout le temps. A nous de la faire jaillir plus souvent!".

Plus de témoignages sur: http//:www.jouezjesuisavous.com

 

Jouez, je suis à vous, Genève/Carouge/Onex/Vernier/Cologny, du 18 juin au 1er juillet.

Pour soutenir ce projet, et lui permettre de se pérenniser, rendez-vous sur www.tako.ch. Une opération de "crowdfunding" y est en cours.

Photo ©Laurent Guiraud

21:32 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pianos, rues, genève |  Facebook |

15/05/2012

La poursuite

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L'interrogatoire est cordial. Presque trop. Pas de "good cop/bad cop", pas de lampe dans les yeux pour déstabiliser. Peu de questions qui fâchent, ou alors lâchées du bout des lèvres en formule négative, comme pour s'assurer d'avance de la réponse. "Vous n'êtes pas coupable, n'est-ce-pas?". Une main molle dans un gant de velours râpé. Surtout ne casser aucun oeuf en marchant dessus, on pourrait le leur reprocher, plus tard, suivant comment ça tourne.

Non, le faisceau aveuglant vient d'ailleurs. D'une poursuite manipulée par ceux qui concassent ou malaxent vos paroles, remplissent vos silences, interprètent vos hésitations. Ils n'auront jamais le pain, ni même une seule tranche, alors ils reconstituent avec ce qu'ils ont pu picorer. Ce fac-similé fait illusion de loin, surtout pour ceux qui ne veulent pas s'approcher, de peur que la banale réalité ne tue les fantasmes qui les font frissonner. Mais de près, ce n'est qu'un petit tas inégal de miettes agglomérées. Immangeable, ou illisible.

02:10 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/05/2012

Déconnectée

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Il est mort. Comme on ouvre machinalement maintes fois le frigo, espérant que quelque douceur se matérialise à coté du bocal de cornichons orphelin, je le sors, le tourne et le retourne. L'écran noir reflète mes traits sous tension. Vivant, il me donne un sentiment de liberté. Mort, il fait office de miroir, me mettant face à ma dépendance.

"Royal, on va pouvoir se joindre plus facilement", m'avait pourtant dit la voix masculine à l'autre bout du lourd combiné en 1997. C'était mon premier portable, et il tenait à peine dans mon mini sac à main. Puis, de clapet qui claquait en antenne rétractable, il est devenu "smart", rendant obsolète mon agenda rose avec répertoire et porte-cartes, ma montre, mon carnet de notes, mon appareil photo, ma carte routière usée aux pliures, mon ipod. Ma mémoire vive. Un insidieux transfert de compétences entre mon cerveau et un objet unique.

Autour de moi dans le bus, on tapote, on parle, on rit, on consulte, on publie, on s'isole de ceux qui sont là pour se donner à ceux qui sont ailleurs. Moi, je suis seule, silencieuse, les mains inertes, le regard s'attardant sur le triste paysage. Déconnectée. Je suis en retard mais je ne peux pas prévenir. J'ai oublié le nom de la personne que je dois voir, mais je n'ai pas accès à mon agenda. Je ne trouve pas la rue, mais je n'ai pas accès à mon GPS. Perdue, mon réflexe de me tourner vers mon assistant universel reste vain.

Sur le trajet du retour, enfin, je ne pense qu'à lui. Le cordon ombilical. Je le trouve traînant sur le sol, indifférent à mon hypoxie. Je branche fébrilement, puis observe, émerveillée, le retour à la vie. L'écran s'éclaire. Je soupire. Je respire. Je suis connectée.

Je pourrais qualifier ces quelques heures de black out de "royales". Vous parler de liberté, de soulagement, de paix. Mais ce serait mentir. Je ne sacrifierai pas la vérité à une figure de style en forme de clin d'oeil. La vérité? Non joignable, sans le monde à portée de touches et de voix, je me sens nue, démunie, anxieuse. Non joignable, le temps et l'espace m'appartiennent, certes. Mais paradoxalement, je n'existe plus.

05/05/2012

L'effet hétérocère

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Le concept semblait être, au mieux, une imposture intellectuelle. Et pourtant. Les gesticulations ponctuelles d'un seul et frêle papillon nocturne ont bel et bien suffi à déclencher une tornade. Elle fut institutionnelle et non météorologique.

Elle a tout balayé, sous les yeux impuissants de l'insecte, réfugié dans un interstice mural. Lui n'avait fait que battre des ailes, après tout c'était dans sa nature. Il avait été attiré par la lumière, certes. Comme tous ceux de son espèce.

Puis, rembobinant le mauvais film, il est retourné à l'état larvesque. Dans son cocon protecteur tissé de fils d'amitié sans condition et d'amour décalé, il a obstinément fermé les yeux, et s'est tu, laissant passer les abjects relents de l'orage. Privé de ses attributs meurtriers, il quitte la chrysalide, mais à jamais rampant. L'effet chenille n'existe pas.

12:58 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |