UA-73135419-1

07/07/2012

Souvenirs d'une immigrée illégale

UDC-Affiche-Moutons.jpgMarseillaise adoptée par la Suisse en 1972, j’ai obtenu le passeport rouge à croix blanche en 1991. Entre-temps, j’ai découvert que les helvètes ne rigolaient pas avec l’immigration.

Alors que je rentrais de mon super boulot dans le marketing, que je rejoignais mon très mignon petit appartement avec jardinet dans ma jolie Golf offerte par mes parents, bref, que ma petite vie en Suisse coulait comme de la fondue sur un morceau de pain, je reçus par courrier recommandé un avis d’expulsion du territoire, avec un préavis d’un mois.

Pourtant je n’avais commis aucun crime majeur, comme me moquer des suisses allemands ou dire publiquement que le gruyère a des trous. Je n’avais pas l’accent marseillais, préfèrais le vin vaudois au pastis et disais "de bleu de bleu" au lieu de "o fan de chichoune". Une intégration parfaite, en somme. Et pourtant…

Je suis la fille d'un douanier français installé à l'époque à Vallorbe. A la faveur d'une convention franco-suisse, ces fonctionnaires (et leurs familles) avaient le choix de vivre sur le territoire suisse, toucher leur salaire en francs suisses, scolariser leurs enfants en Suisse, et ce sans permis officiel d'aucune sorte. Une sorte de statut d’ambassade du pauvre, quoi. Je volais depuis mon arrivée en Suisse sur cette convention comme sur un tapis volant, et un simple petit papier collé dans mon passeport français m’ouvrait toutes les portes de ce petit eldorado.

Sauf qu'un jour, la Confédération réalisa soudain que je n'étais plus la fifille à son papa. Majeure et plus aux études, la convention magique ne me protégeait plus, et je devenais une immigrée illégale. Pas de permis, pas de statut. Un mouton noir, comme celui qui se prend des coups de pieds au cul par ceux, bien blancs, de l’UDC.

L'incident diplomatique fut finalement évité, après quelques échanges de courriers bien sentis entre le gouvernement français et la Confédération. Une jurisprudence rédigée à la hâte m'accorda un permis B (pas C, faut pas pousser non plus, je restais une étrangère suspecte devant faire ses preuves). Il faut croire qu'avant moi, tous les enfants de ces douaniers au statut étrange avaient choisi de s'établir en France, et que le "cas" ne s'était jamais présenté.

Il n'empêche qu'en attendant l'aboutissement des négociations internationales, j’ai vécu quelques mois dans la crainte d'une expulsion, plus rien dans ma vie n’étant stable ou garanti. Mon employeur montrait quelques signes de nervosité, malgré mes "je vous jure, j'aurai bientôt le droit de travailler légalement chez vous... enfin, si tout va bien". Je pouvais être à tout moment sortie de mon lit à 6 heures du matin par la police pour être mise de force dans un avion pour le tiers-monde (Annemasse ou Pontarlier), menottes aux poignets.

Comment aurais-je survécu dans ce pays dont je suis issue mais dont je ne maîtrise aucune des subtilités linguistiques (SICAV, UMP, PAF, GDF)?

Commentaires

C'est toujours un plaisir de vous lire.

Écrit par : François George | 07/07/2012

Merci pour ce récit plein d'humour malgré les désagréments qu'il raconte. Je suis moi-même arrivée en 1969 (pour trois mois !) et j'ai vite constaté qu'en effet les Suisses ne plaisantaient pas avec l'immigration.

Écrit par : magali orsini | 07/07/2012

Que d'émotions avant l'heureux dénouement :-)

Écrit par : A. Piller | 07/07/2012

Incroyable et dire que nous Suisses, nous n'avions pas le droit de scolariser nos enfants sur un autre canton, dès lors que nous étions aussi sur deux cantons limitrophes.
Ne dites pas que l'UDC est reponsable de votre mésaventure et votre récit est plein de préjugés, ce que justement on reproche aux membres de l'UDC!

Conclusion : on n'imagine des autres que ce que l'on pense soi-même.

Pour ma part je pourrai aussi vous raconter avec une pointe de mélodrame, le suicide de mon grand-père, expatrié en France pour ses compétences de "limeur" et qui désespéré de son statut et sa vie professionnelle dans le noir a choisi l'au-delà. Son pays d'origine par le biais d'un fonctionnaire de commune (de la plaine de l'orbe) l'a réexpédié avec toute sa famille, en France en 1940 (aucun risque soit-disant)pour être utile à l'arsenal de guerre français nécessaire en cette sombre époque.

Votre fin est heureuse grâce à la compréhension des autorités suisses. La petite fille que j'étais n'a jamais pu oublier cette grande perte à cause de l'arrogance française de l'époque et de son exploitation quasi gratuite
de la misère des familles suisses à son effort de guerre

Écrit par : Corélande | 08/07/2012

Corélande, excusez-moi, mais je ne comprends pas. Le suicide de votre grand-père est certainement une chose très triste, mais qu'est-ce que vient faire ici "l'arrogance française de l'époque et son exploitation quasi-gratuite de la misère des familles suisses"? La misère fut en effet considérable en Suisse durant des siècles et les jeunes, parfois les familles entières s'expatriaient dans l'espoir d'un avenir meilleur. C'était leur choix de partir comme mercenaires, ouvriers agricoles ou autres, en France, en Afrique du Nord, en Amérique latine. Et ce jusqu'à ce que la Suisse sache profiter de l'ouverture des frontières de l'après-guerre, donc du développement des échanges commerciaux (ajouté aux années de paix qu'elle avait su préserver et aux facilités de financement que lui offraient ses banques), pour devenir à son tour pays d'immigration. Ce qu'oublie trop souvent l'UDC: sans l'ouverture des frontières, l'économie suisse est morte. Pour en revenir à votre grand père, c'est dites-vous un fonctionnaire suisse qui l'a renvoyé en France. Ce qui est à priori curieux. Mais en quoi la France est-elle responsable ? Quel type de contrat avait-il ? A la fin des années 30, je ne crois pas que l'esclavage ait pu exister en France ?

Écrit par : Petit Suisse | 08/07/2012

Corélande,
Vous écrivez : "réexpédié avec toute sa famille, en France en 1940".
Donc en pleine guerre quand la France était administrée sous le régime de Vichy, ce qui laisse à penser que le fonctionnaire de la plaine de l'Orbe était un vaillant défenseur du régime vichyssois.
N'oublions pas que certains Suisses étaient pro-nazis ou fascistes à cette époque. Du reste, il existe encore des strates de ces tristes personnages parmi de l'UDC.

Écrit par : Benoît Marquis | 08/07/2012

Au début de la guerre les Suisses sont revenus chez nous, normal ils n'avaient rien à faire dans un pays en guerre. Toutefois, de sales magouilles transfrontalières entre certains employés communaux et autres fonctionnaires ont carrément "relivrés" à la france les fameux employés qu'ils leur fallaient pour fabriquer leurs outils de guerre.
Si vous connaissez un peu l'histoire et si vous avez eu "la chance" que ceux qui l'ont vécue vous la racontent, il fallait bien des mains ouvrières puisque les hommes français étaient partis au front!

Alors quoi de plus facile que de rappeler un pauvre homme qui avait la charge de 5 enfants. On a renvoyer tout le monde, cette main d'oeuvre bon marché était bien venue ; les enfants (dès 7 ans) gardant les vaches et les parents à l'usine devant les fours chauds et insupportables et dans le noir du matin au soir!
Pour le type de contrat, il était du style un coup de pied au cul, si vous aviez le culot de vous plaindre de vos conditions.

Franchement dites-moi croyez-vous vraiment que l'esclavage n'a eu que l'image de celle que l'histoire veut nous imposer! Les noirs dans le sud des states au service des blancs américains?
Pendant que l'on propageait cette image en Europe, on cachait celle que l'on avait tout près de chez soi.....et à son service!
Pour l'arrogance française je n'épiloguerais pas, je vous dirais simplement de revoir son histoire de pays colonisateur....et tout est dit!

Tout cela dit pour relativiser un peu le "souvenir des craintes" de l'auteur de ce blog.
Souvent je me dis que trop de malheurs, chagrins et autres durs labeurs n'ont pas été assez proclamés par nos Anciens, cela aurait eu le mérite de remettre à leur place ces si petits soucis!

Écrit par : Corélande | 08/07/2012

".....vaillant défenseur du régime vichyssois"! Je ne pense pas, mais plutôt content de se débarasser d'une famille "originaire" puisque l'on sait que la constitution Suisse oblige chaque commune suisse à prendre en charge financièrement ses bourgeois, dès lors que ceux-ci sont dans le besoin!

Et malheureusement il y avait "de l'ouvrage" et des "places vacantes" en France.

Pour vos raccourcis et insinuations sur certains membres de l'UDC, je vous en laisse la responsabilité si vous n'avez que ce seul argument par l'opprobre.

Écrit par : Corélande | 08/07/2012

@ Corélande,
« …se débarrasser d'une famille "originaire". Si vous voulez dire par « originaire » : ostraciser une famille non bourgeoise de telle ou telle commune, je suis tout à fait d’accord avec ce que vous écrivez dans votre dernier commentaire.
Dans une certaine mesure, cela existe encore aujourd’hui dans certaines communes. Mais peut-être que j’interprète mal ce que vous voulez dire.

Quant à mes « raccourcis » et « insinuations », je prends l’entière responsabilité de mon propos.

Écrit par : Benoît Marquis | 08/07/2012

Mouais, enfin, entre l'abolition du servage en France, sous l'ancien régime et 1940, il y avait tout de même eu la révolution française. Qui mit fin, par l'intermédiaire de Napoléon, à la gestion de la Suisse par son aristocratie plus sûrement que Guillaume Tell et le pacte de 1291... Ah et puis aussi le Front Populaire, en 1936... Alors les souvenirs "historiques" d'une militante UDC me paraissent tout de même fortement sujets à caution. Pourquoi, comment le grand-père et sa famille se sont retrouvés en France occupée, il semble que la gamine que vous étiez à l'époque à du manquer quelques épisodes. Qu'il serait sans doute intéressant d'éclaircir.

Écrit par : P'tit Suisse | 09/07/2012

Les commentaires sont fermés.