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26/08/2012

Suisse allemand, mon amour

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A peine de retour du Haut-Valais, où j'ai fait l'effort, par correction, de ne m'exprimer qu'en allemand, j'apprends que le DIP a décidé d'initier les élèves genevois au "Suisse allemand". Tout comme Peter Rothenbühler qui s'exprime à ce sujet dans le Matin Dimanche (et avec qui, pour une fois, je suis d'accord), cette "grande nouveauté" me laisse perplexe.

Les dialectes suisses allemands sont immatériels, souvent empiriques, et difficiles à mettre en boîte. Les différences de prononciation, de vocabulaire et d'expressions sont nombreuses d'une région à l'autre, parfois d'un village à l'autre. Tenter d'en faire saisir l'essence (ou même simplement d'effleurer le sujet par l'initiation) à des élèves genevois souvent déjà réticents à l'allemand, est à mon avis, inutile et voué à l'échec. Pour ne pas dire ridicule. 

Prenons quelques libertés, et imaginons un parallèle avec les expressions et l'accent marseillais (ma région d'origine). Un étranger (ou un français d'une autre région, ce qui revient au même) tentant l'accent et le "o fan de chichoune" à tout va pour prétendre faire partie des nôtres sera moqué et reçu avec le plus grand mépris. Et même rejeté vertement. On ne fait pas semblant d'être marseillais, on l'est ou on ne l'est pas. Et si on ne l'est pas, on garde poliment ses distances avec la "langue". Oh, on a le droit de s'y intéresser, poser des questions, noter des expressions pour les comprendre sans peine plus tard. Mais pas de la singer, ça jamais. Au mieux, avec une maîtrise progressive du français, celui-ci devenant plus fluide, l'étranger bien intégré socialement et culturellement pourra petit à petit commencer à ajouter quelques mots du cru qui ne seront pas forcés. 

Là où je veux en venir avec cette comparaison osée entre marseillais et suisses allemands, c'est qu'un dialecte n'est pas une langue, mais une convention sociale, une complicité culturelle, un témoignage d'une origine, d'une histoire, d'une appartenance à un clan, à un groupe. Et on ne s'intègre pas à un groupe en singeant grossièrement ses codes. 

S'intégrer avec une maîtrise (même partielle) de l'allemand, tout en montrant une vive curiosité pour le dialecte local, revient à dire avec politesse: "Je fais un pas vers vous, sans vouloir faire semblant d'être des vôtres". Le Romand n'aura aucune peine à se faire accepter et comprendre avec l'usage du Hoch Deutsch. Bien au contraire. Ses louables efforts seront salués, et récompensés par une adaptation immédiate de ses interlocuteurs, qui passeront à la langue allemande avec bienveillance. 

Car le Suisse d'outre-Sarine est indulgent et patient, la plupart du temps (certainement plus que le Marseillais, soit dit en passant). Il sait que sa langue est ardue, et il vous pardonnera vos approximations et votre accent charmant. Si vous vivez ou vous rendez fréquemment "de l'autre côté", l'accent associé au dialecte vous viendra petit à petit, puis les mots les plus usités fleuriront ici ou là, ajoutant un peu de couleur locale à votre Hoch Deutsch. Le temps passant, ces mots intégrés s'entoureront d'autres, plus complexes, apprivoisés grâce à l'expérience, aux échanges, aux moments partagés. Ils auront une vraie signification pour vous, vous ne les traduirez plus mentalement de l'allemand, vous les penserez tels qu'ils sont, leur usage sera naturel, et donc adéquat.

Je reste persuadée que l'initiation à un dialecte ne peut en aucun cas être scolaire, hors contexte géographique ou culturel. Sans aller jusqu'à l'immersion totale (la solution idéale), un véritable intérêt "relationnel" est indispensable. Maîtriser un dialecte, c'est avant tout embrasser totalement une culture, le résultat naturel d'un partage et de liens créés avec ceux qui en sont issus. 

Commentaires

Grüezi !
Je ne suis pas sûre que l'objectif du C.O. soit d'amener les Genevois à parler eux-même le suisse-alémanique.
Il s'agirait d'une sensibilisation pour les élèves qui ont choisi la filière "Langues vivantes" ou "Langues et communication".
On leur montrerait que ça existe, qu'ils peuvent saisir des mots, grâce à leurs connaissances, même rudimentaires, du Hochdeutsch.
Un des reproches souvent entendus est : Pourquoi on apprend l'allemand, alors qu'en Suisse, on parle le suisse-allemand ?
Ce genre de question est en étroit rapport avec l'excellent dessin de Mix et Remix, qui illustre votre billet. L'attitude est négative face à cette langue, quoi que l'on fasse. D'ailleurs, il aurait dû écrire une des multiples formes du Nein ! alémanique . :-))
Mon expérience récente, en ville de Berne : lorsque je m'adressais aux vendeurs en Hochdeutsch, ils me répondaient avec le plus grand naturel en Bärntütsch. Et je me débrouillais, cahin-caha, pour comprendre et agir ou répondre en conséquence. Il n'y a pas eu de pataquès majeur.
Personnellement, je pense que ce projet, tant décrié, n'est pas aussi idiot qu'on veut bien nous le faire croire. Si nous voulons que les Alémaniques continuent à apprendre le français, malgré l'attrait énorme et la facilité de l'anglais, je pense que quelques gestes de bonne volonté de notre part ne seront pas forcément en notre défaveur.

Écrit par : Calendula | 26/08/2012

Plutôt bien lu, je trouve ... de même que le commentaire de Jean d'Hôtaux.

Pour ma part, je pense aussi que l'expérience est intéressante, mais je ne sais pas si les moyens seront au rendez-vous. Quels seront les profs "d'allemand" qui pourront se targuer de pouvoir vulgariser le(s) suisse(s)-allemand(s) ?(car il y en a plusieurs;)
Personnellement, maîtrisant plutôt bien la langue de Goethe, et pas imperméable au "charme" de certains suisses-allemand(e;)s, je ne m'y risquerais point ... et ça tombe bien, car ce n'est de toute façon pas mon job.

Obligé de constater que l'allemand et ses variantes, fussent-elles suisses, sont toujours entachés d'une aura et d'a priori négatifs auprès de la plupart des jeunes, je serais de plus en plus tenté d'essayer de passer par la tangente, afin de leur (dé)montrer que ce sont avant tout des langues vivantes et usuelles pour de nombreux autres jeunes (et moins jeunes;)
En ayant par exemple recours à la musique, au cinéma, à la télévision, aux documentaires, au théatre ... afin de les attirer vers la langue par un autre biais, culturel, musical, poétique, ou fun.

Pour ma part, j'ai adoré des morceaux de rock suisse-allemand d'un groupe d'outre-Sarine (dont j'ai leider oublié le nom en ce moment), et j'apprécie toujours la saveur de morceaux (en hochdeutsch;) des Fanta 4 comme Mfg (http://www.youtube.com/watch?v=aJiLZpDfevI) ou Klaus-Trophobie de Rosenstolz (http://www.youtube.com/watch?v=mbTxOkn31SQ)

Enfin, je me permets de citer ici le vibrant hommage au suisse-allemand rendu par Stephane Bonvin (p27) dans Le Temps du 23 juin dernier consacré à nos amis allémaniques, dans son article intitulé "Pourquoi le suisse-allemand est la plus belle langue du monde", article dont je ne peux que recommander la lecture à tous les germano et francophiles.

Écrit par : Xtra BleuCiel | 28/08/2012

Nous sommes tous des suisses allemands

Écrit par : Corto | 26/08/2012

Grüezi mitenand !

Le DIP s'aventure au Roestiland vu par :

http://etsionenparlait.blog.tdg.ch/archive/2010/11/30/dip-s-aventure-au-roestiland.html

Écrit par : Benoît Marquis | 26/08/2012

Le problème n'est pas tellement le suisse allemand en soi, mais alors que le CO, ventre mou du système scolaire genevos, devrait concentrer son effort sur des disciplines restreintes, il augmente encore la dispersion des disciplines. Or l'urgence est ailleurs aujourd'hui.

Écrit par : Jean Romain | 26/08/2012

" Le Romand n'aura aucune peine à se faire accepter et comprendre avec l'usage du Hoch Deutsch. Bien au contraire. Ses louables efforts seront salués, et récompensés par une adaptation immédiate de ses interlocuteurs, qui passeront à la langue allemande avec bienveillance. "

Oui et non !

Pour avoir vécu quelques années durant en Suisse alémanique j'admets bien volontiers que les efforts d'un Romand à parler Hochdeutsch avec ses compatriotes Suisses allemands seront salués et appréciés par eux, mais de là à affirmer que ceux-ci "passeront à la langue allemande avec bienveillance", c'est une toute autre affaire !

Il faut bien comprendre que pour les Suisses allemands, le Hochdeutsch est une langue étrangère qui n'est utilisée que comme langue écrite ou dans de très rares situations, telles que les prêches à l'église par exemple.
Les Suisses alémaniques ne sont pas à l'aise avec le Hochdeutsch qu'ils détestent souvent et maîtrisent mal. Par conséquent ils éviteront de le parler, sauf s'ils y sont contraints.
Parler le Hochdeutsch avec ses collègues sur sa place de travail ne pose généralement pas de problèmes, sorti de là c'est une toute autre affaire. Dès que vous êtes à la pause ou dans un milieu récréatif par exemple, il est indispensable de comprendre et de pouvoir s'exprimer en dialecte au risque d'être marginalisé.

Je ne connais pas les intentions exactes du DIP dans son projet, mais s'il s'agit seulement de sensibiliser les élèves au fait social qu'est le dialecte, de leur expliquer qu'il s'agit d'une langue parlée uniquement (abstraction faite des gags publicitaires à la TV ...), que celle-ci se décline sous des formes diverses selon les régions, qu'elle est la langue maternelle de tous nos compatriotes Suisses alémaniques, lesquels ne connaissent bien souvent que celle-ci jusqu'à leur entrée en scolarité, que le Schwitzerdütsch est utilisé dans toutes les couches sociales, alors je pense que c'est une bonne initiative.

En revanche, si l'intention du DIP est d'enseigner des rudiments de dialecte suisse allemand, je pense que ce serait un leurre, un gaspillage de temps et de moyens, autant dire une absurdité. Car comme l'auteur l'écrit, le dialecte ne peut s'apprendre que par immersion.

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 27/08/2012

J'ai toujours été rétiscent à apprendre l'allemand et pensant que je le parlais et comprenait affreusement mal. Que ce soit avec une partie de ma famille ou en Suisse-alémanique (mon pays). Cela m'a donné l'impression de perdre une quantité énorme de temps en dix ans de cours...

Jusqu'au jour où je fais un week-end à Berlin et me rend compte que je parlais et comprenais bien l'allemand. Mais lorsque tout le monde en Suisse soit parle le Hoch-deutsch avec un fort accent suisse ou même uniquement le suisse-allemand, tu te sens franchement incapable d'avoir une bonne conversation.

J'ai souvent entendu que les suisses-allémaniques apprenent mieux le français que nous l'allemand. En fait, ils seraient tout aussi perdu au Québec (non Catherine, le marseillais n'est pas si différent).

Maintenant, si on me posait la question, je dirais qu'il est plus utile de commencer à nous apprendre le suisse-allemand, dès le plus jeune âge... l'utilité sera vite reconnue, et proposer plus tard du Hoch-deutsch.

Il est clair que l'immersion est importante... comme chaque langue. Je ne pense pas que ce soit plus important avec le suisse-allemand qu'avec l'anglais ou l'espagnol.

Écrit par : Laurent | 28/08/2012

Je suis un cours de conversation en Suisse-Allemand depuis une année.
Quelle n'a pas été ma surprise, lors d'un séjour à Cologne, de voir que j'avais beaucoup plus de plaisir à parler ce dialecte que l'allemand qui me parait presque ampoulé.
Saviez-vous que le Suisse Allemand est plus ancien que l'Allemand ?
Pourquoi faire une telle distinction entre un dialecte et une langue officielle ?
Mes parents, d'origine bâloise et appenzelloise, ont fait l'erreur de ne pas nous enseigner le SA lorsque nous étions gamins. Peur de prendre du retard à l'école. Et oui, c'était la mode en 1960 et des...
Nous savons aujourd'hui qu'il n'en est rien et que les enfants ont une capacité d'enregistrer phénoménale.
Et surtout, ils vont bien se marrer car c'est une langue vivante et ludique.
Qui nous incite à vivre l'instant présent, le saint Graal de toutes les philosophies, puisqu'il n'y a pas de temps conjugué au passé simple ou au futur !

Écrit par : Pierre Jenni | 31/12/2012

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