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05/01/2013

Des caisses de tendresse

caissiere.jpgAh, les supermarchés! J'entretiens avec eux une relation très particulière, faite de fascination et d'émerveillement. De crainte aussi, parfois, quand ils sont trop grands, trop hauts ou trop fréquentés. Quand je voyage à l'étranger, je les visite avec une grande curiosité comme on entre dans un musée. Je m'attarde, m'interroge, admire, m'exclame, avant de remplir mon panier de nombreux produits inconnus et étranges que j'étale ensuite avec bonheur sur le lit de ma chambre d'hôtel pour une découverte gustative. 

Je ne pouvais donc pas passer à côté de "Super!", l'excellent documentaire de Laurent Graenicher, qui présente le quotidien des employés de la COOP Eaux-Vives 2000. Impossible de porter le même regard vaguement indifférent sur cet univers après avoir vu ce film. J'avais lu dans la Tribune de Genève que c'était tourné "un peu comme Strip Tease", c'est à dire sans voix off ni interviews. Mais la comparaison s'arrête bien là. Autant la caméra de l'émission belge est dure, distante et souvent moqueuse, autant celle de Graenicher est tendre et discrète. Elle se pose avec déférence sur les gestes précis des hommes, captant leurs respirations et leur concentration dans la tâche maintes fois répétée. Elle devient caressante quand elle s'approche des femmes, glissant sur leurs nuques, s'attardant sur leurs sourires. 

La lumière aurait pu être crue et sans concession, elle se fait pourtant indulgente. Le supermarché et ses produits sont sublimés, et les employés qui s'y affairent nous sont immédiatement proches, familiers. Le réalisateur travaille dans le respect, et nous l'impose tout naturellement. On pense alors à ceux que l'on côtoie dans le magasin de son quartier, presque honteux de ne pas plus les regarder, de considérer leurs efforts comme un dû. 

J'habite le même quartier depuis 20 ans, et fréquente au quotidien la COOP qui est au pied de mon immeuble. J'y ai fait des milliers de passages, j'ai parcouru des centaines de kilomètres dans les travées, et j'estime y avoir dépensé près de CHF 150'000.-. Plusieurs employés y travaillent depuis mon installation à Chêne-Bougeries, toujours là, toujours souriants, toujours motivés. 

Certaines caissières ont vu défiler ma vie: je suis passée devant leur tapis roulant avec le ventre rond, puis une poussette, à nouveau avec le ventre rond, un petit blondinet et une autre poussette. J'y suis passée triste ou gaie, esseulée ou avec un nouvel amant, décoiffée en survêtement ou apprêtée avant une sortie. Elles ont vu mes enfants grandir, puis devenir adultes. Avec toujours un mot gentil, un petite question personnelle…  "Alors votre grand, il a passé sa matu? Dire que je l'ai connu bébé!". 

Ces femmes en bleu, je les côtoie depuis 20 ans pour certaines, mais je ne sais rien d'elles. Pour moi ce sont des "femmes-tronc", toujours assises, toujours en chemise réglementaire avec foulard. Au point que quand je les croise en dehors de leurs heures de travail, sur deux jambes et en tenue de ville, je les reconnais à peine. 

La plus belle réussite du film de Laurent Graenicher, c'est qu'il a la capacité de bousculer notre regard sur ce quotidien et sa banalité, et de casser l'indifférence. Il nous permet d'autre part de réfléchir à notre condition de client/consommateur, et aux comportements qui l'accompagne. 

Alors, en sortant du cinéma, on ne peut que se promettre de porter plus d'attention à ces personnes que l'on croise au quotidien, de les saluer, de leur sourire. Je suis allée à la COOP aujourd'hui, et j'ai pris un peu plus de temps que d'habitude pour papoter avec la caissière entre deux bip sur les code-barres. Au point de faire perdre quelques minutes au client suivant, qui s'est mis à râler. "En voilà un qui n'a pas encore vu "Super!"", me suis-je dit en attrapant mon sac de victuailles, le sourire aux lèvres. 

http://www.super-film.ch
Au cinéma Bio de Carouge jusqu'au 16 janvier (prolongation). 
Photo: ©super-film.ch
Un grand merci à Stéphane Guex-Pierre pour m'avoir suggéré le titre du billet.

Commentaires

je dois dire que suite a cet
écris sur les supermarchés je suis resté étonnée de tant d amour dans vos mots moi qui prends cet endroit pour une corvée le monde l attente la cohue les pleurs des enfants les caddis dans les chevilles ......meme si j aime cuisiner j avoue que je prefere le theatre
MADAME JE RESPECTE VOS PROPOS ET VOUS SOUHAITE UNE BONNE SOIR2E
LA DAME DE HTE SAVOIE

Écrit par : lemaitre | 05/01/2013

Je partage bien ce texte et ce titre. D'un point de vue général le supermarché est un monde en soi, un univers où il faut trouver son chemin ou le perdre dans ces immenses paquebots que l'on trouve dans les pays voisins de la Suisse, découvrir ce que l'on ne connaissait pas dans un autre pays: marques, spécialités, repères.


En particulier je me retrouve bien dans le supermarché où je vais. Les caisses d'abord: c'est un moment de récréation. Je connais plusieurs caissières presque par leur prénom, elles savent ce que je fais, et le passage en caisse est toujours un moment d'échange autre que commercial. C'est court s'il y a la queue, c'est plus long quand il n'y a pas la pression de la clientèle. Une fois c'est l'une, visage triste, au bord des larmes, qui vient de se séparer. Une autre fois c'est une autre, sourire aux lèvres, qui prépare le réveillon et comment elle le prépare. Une autre me parle de ses garçons ados, me demande comment je vais, si ma santé s'est stabilisée. Telle autre a été insultée par un client arrogant et pressé. Une autre encore est là en temporaire et raconte un bout de ses rêves. Parfois le rire se déclenche et gagne la file d'attente et les caisses voisines. Il y a quelques morceaux d'anthologie dans ces échanges improvisés et si simplement humains.

Elles y sont pour certaines depuis longtemps et m'ont aussi vu passer dans les états multiples de mon être...!

Parfois, avec certaines, on se charme un peu, gentiment.

Il y a aussi celles et ceux qui sont dans les rayons, attentifs et attentives, concentrés sur leur travail. Parfois, quand l'une remplit les étages du haut debout sur un de ces drôles de marchepieds ronds à roulettes, je fais une blague, la plus bête étant bien sûr la grenouille qui monte. L'important est de partager ne serait-ce que 15 secondes d'un petit bonheur.

Comme vous Catherine, les employés et employées de la Coop près de chez moi partagent un peu de ma vie, et moi de la leur. Ils ne sont jamais des "corvéables", mais toujours des humains qui glissent entre les clients comme un vent léger.

Écrit par : hommelibre | 06/01/2013

ceux nés dans les années 40 ont connu les aléas du commerce Suisse et ces caissières qu'elles soient de la Coop et Migros ont toute notre reconnaissance.C'est normal de leur rendre un peu de ce qui leur est enlevé par d'autres qui pensent qu'en étant vendeuses ou responsables de rayons c'est un travail dénigrant.
Un adage le lit bien ,on a toujours besoin d'un plus petit que soi Et aucune machine ne remplacera un sourire c'est plutot rassurant qui exisge toujours plus de l'autre mais en criant je suis fatigué dès la moindre alerte pour obtenir de l'aide.Quelles mentalités ,aussi vive les caissières qui elles au moins ont un avantage certain sur d'autres,elles vous rassurent grâce à elles dès le début de la semaine on a des humains non humanoidés et transgénisés

Écrit par : lovsmeralda | 06/01/2013

Merci hommelibre pour cette jolie contribution!

Écrit par : Catherine Armand | 06/01/2013

Dans notre ménage, je suis le préposé aux courses.
A plus forte raison depuis que Madame est partie.

J'ai aussi découvert que le personnel des caisses était très stable, ainsi je revois chaque semaine les mêmes têtes. A tel point que j'ai mes petites préférences. J'ose à peine l'avouer, mais je choisis parfois ma queue en fonction de la caissière et non du temps d'attente projeté.

J'ai vite compris qu'il n'était pour ainsi dire pas possible d'entrer en discussion et à plus forte raison d'approfondir. Et pourtant, l'échange est d'autant plus intense qu'il n'est pas verbalisé. Tout se passe à un autre niveau. Un regard, un sourire, une petite remarque anodine.

C'est ainsi que j'ai compris que ces femmes (les mecs sont rares et j'évite leur caisse tellement ils me semblent inefficaces) ne s'ennuyaient pas et contribuaient à optimiser ce moment que je persiste pourtant à appréhender.

J'envisage aujourd'hui de revenir à mon expérience de "LeShop" pour plusieurs raisons.
- J'utilise ma voiture presque exclusivement pour les courses. Quelle aberration !
- J'achète pratiquement toujours les mêmes produits et je pourrais simplement réactiver mon dernier panier virtuel en quelques clics pour être servi.
- Les produits qui me furent livrés étaient souvent plus frais que ceux que je trouvais dans les rayons.
- Je n'ai pratiquement jamais fait de rencontre à l'improviste. L'anonymat de mise et le fait que tout le monde semble très pressé d'en finir avec ces courses ne semble pas favorable à la sociabilisation.

Il me reste à comparer les prix et étudier à terme les conséquences d'un tel choix.
Je ne manquerai pas de vous faire part de mes conclusions.

Écrit par : Pierre Jenni | 17/04/2013

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