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24/01/2013

"J'aime"


photo.jpegFacebook a changé la donne des relations hommes-femmes. Le réseau social a ouvert une multitude de contacts et d'échanges potentiels, du virtuel au réel. On y "aime" à tour de bras, et parfois, à force, on y a le coeur qui bat. Cela peut durer une seconde, le temps d'une image ou d'un mot qui nous touche. Mais aussi se prolonger, se développer en des sentiments plus profonds.

Mais la dérive n'est jamais loin. On peut facilement voir des choses là où il n'y en a pas, et interpréter un "j'aime" comme une marque d'intérêt pour soi alors que ce n'est finalement qu'un intérêt passager pour une publication. De même, l’absence de commentaire ou de "j’aime" peut-être perçu comme un manque d’attention. La personne concernée se sent mal aimée, délaissée, ignorée, et cela peut créer de la frustration, de la colère, de la tristesse. Ces interprétations hâtives et souvent erronées peuvent facilement déboussoler une personne fragile ou en recherche maladive de reconnaissance. 

Une récente étude allemande rapportée par le Nouvelliste révèle que "les membres de Facebook seraient souvent jaloux de leur amis et malheureux". Jaloux des amitiés ou des amours qui semblent glorieusement s'afficher (même si la réalité est tout autre), des photos de vacances, du nombre de messages postés pour un anniversaire, du nombre de "J'aime" ou de commentaires sous une publication. Que tout cela soit au fond du vent et de nature éphémère n'entre pas en ligne de compte, les émotions étant, elles, réelles. 

Le virtuel infiltre le réel, et inversement. Quand on est sur Facebook on y parle de sa vie, et autour d'un verre, on se surprend à parler de Facebook. Comment faire la part des choses, et maintenir des frontières claires? Cela demande une discipline et une attention de tous les instants. S'auto-censurer quand on a envie d'y crier sa rage ou son bonheur n'est pas aisé, tant il est tentant d'utiliser cet outil addictif comme exutoire des émotions qui peuvent nous submerger. En partageant à tâtons mais à tue-tête, on se libère, certes, mais on se met un nouveau fardeau sur les épaules, celui de l'exposition publique de sa vie privée, qui se trouve commentée, discutée, disséquée, et rapportée à d'autres. La recherche d'un réconfort ou d'une gratification illusoires s'y paient cash. 

Présente sur le réseau social depuis 2007, j'ai vu en cinq années d'activité (comme beaucoup d'autres adeptes de Facebook sans doute), des couples se former grâce aux contacts facilités ou d'autres se défaire à cause d'une jalousie mal placée, des drames se jouer en public, des secrets être malencontreusement ou intentionnellement révélés. J'ai vu des amitiés exploser sur un malentendu, des débats virer à l'insulte puis à la plainte, des réputations être écornées par la diffamation ou la caricature. Mais, fascinée malgré tout par la puissance inégalée de cet outil qui distord, malmène ou cimente (parfois, tout de même) les relations sociales ou amoureuses, vous m'y retrouverez toujours quotidiennement!

http://www.facebook.com/catherine.armand

07/01/2013

Blogueuse vs journaliste, le face à face

1_5113601bcf9a7423ca468e5cddc5ee84_475.jpgAprès la mode des blogs, voici venir en Suisse romande celle des "citoyens journalistes", des "reporters de quartier" (Signé Genève/TdG), des "reporters mobiles" (le Matin), ou autres "lecteurs reporters" (20 Minutes). Les frontières entre journalistes et blogueurs ou contributeurs bénévoles semblent devenir de plus en plus floues. Dans un contexte de crise généralisée de la presse écrite, ce recours de plus en plus généralisé au "journalisme citoyen" remet-elle en question la profession de journaliste? Si tout le monde peut devenir journaliste bénévole, pourquoi continuer de payer des journalistes pour nous informer? 

Le journaliste: Vous les blogueurs, vous agissez en toute liberté sans aucune des contraintes auxquelles nous les journalistes sommes soumis: vous n'avez pas l'obligation d'informer de façon objective et documentée, pas de sources à citer, pas de limitation du nombre de signes, et surtout pas de délai. 

La blogueuse: C'est bien entendu plus agréable, plus confortable et plus ludique, je vous l'accorde. La liberté totale. je reconnais qu'il est facile dans ces conditions de produire des contenus qui feront mouche et qui intéresseront le lecteur. Mais il est du coup facile aussi de se perdre dans des idées et vues étroites, de faire fausse route et de raconter de grosses bêtises, de multiplier les fautes d'orthographe ou de français. Nous ne bénéficions d'aucun regard extérieur, d'aucun garde-fou. C'est le revers de l'absence de contraintes. 

Le journaliste: Dans mon métier, le moindre pourcentage ou chiffre doit avoir une source fiable, le moindre fait doit être documenté. Aucune opinion personnelle ne doit transparaître, ou alors sous forme de question, et toujours à demi mots. En tant que journaliste, on s'efface, on disparaît totalement derrière les faits. La seule patte personnelle que l'on peut apposer est dans le style, l'écriture. "Une ligne, un fait"!

La blogueuse: C'est vrai, je n'ai pour ma part pas à citer mes sources. Je donne mon opinion, je prends position, j'affiche ma subjectivité. Mon blog repose entièrement sur ma vision du monde. J'interpelle, j'accuse, je condamne, je me moque. En quelque sorte, nous les blogueurs jouons un rôle de contre-pouvoir. 

Le journaliste: Vous imaginez peut-être qu'écrire un article est simple, et vous ne manquez pas de nous épingler dès que vous en avez l'occasion. La forme finale de notre travail est en effet simple: une suite de faits, de citations. Mais Dieu que cette épuration est douloureuse! Ce que je livre doit être court, clair, concis. Mes sources doivent être vérifiées et recoupées, je dois faire relire certaines citations par leurs auteurs. Respect du sujet traité, appréhension de l'information sous toutes ses facettes. Et pas par le simple petit bout de la lorgnette. Sans oublier la valeur ajoutée. Trouver à dire ce qui n'a pas encore été dit, alors que tout le monde en parle. 

La blogueuse: Je respecte votre métier, le pratiquant moi-même en free lance depuis peu. Je me suis trouvée confrontée aux contraintes dont vous parlez, et j'ai tout autant de plaisir à produire un article "officiel" qu'un billet personnel sur mon blog. Les deux formes d'expression et d'information sont complémentaires et devraient pouvoir cohabiter, s'enrichir mutuellement. Aux rédactions de trouver le bon équilibre, et de respecter les uns et les autres. 

18:22 Publié dans Médias | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : journalisme, blogs, presse |  Facebook |

05/01/2013

Des caisses de tendresse

caissiere.jpgAh, les supermarchés! J'entretiens avec eux une relation très particulière, faite de fascination et d'émerveillement. De crainte aussi, parfois, quand ils sont trop grands, trop hauts ou trop fréquentés. Quand je voyage à l'étranger, je les visite avec une grande curiosité comme on entre dans un musée. Je m'attarde, m'interroge, admire, m'exclame, avant de remplir mon panier de nombreux produits inconnus et étranges que j'étale ensuite avec bonheur sur le lit de ma chambre d'hôtel pour une découverte gustative. 

Je ne pouvais donc pas passer à côté de "Super!", l'excellent documentaire de Laurent Graenicher, qui présente le quotidien des employés de la COOP Eaux-Vives 2000. Impossible de porter le même regard vaguement indifférent sur cet univers après avoir vu ce film. J'avais lu dans la Tribune de Genève que c'était tourné "un peu comme Strip Tease", c'est à dire sans voix off ni interviews. Mais la comparaison s'arrête bien là. Autant la caméra de l'émission belge est dure, distante et souvent moqueuse, autant celle de Graenicher est tendre et discrète. Elle se pose avec déférence sur les gestes précis des hommes, captant leurs respirations et leur concentration dans la tâche maintes fois répétée. Elle devient caressante quand elle s'approche des femmes, glissant sur leurs nuques, s'attardant sur leurs sourires. 

La lumière aurait pu être crue et sans concession, elle se fait pourtant indulgente. Le supermarché et ses produits sont sublimés, et les employés qui s'y affairent nous sont immédiatement proches, familiers. Le réalisateur travaille dans le respect, et nous l'impose tout naturellement. On pense alors à ceux que l'on côtoie dans le magasin de son quartier, presque honteux de ne pas plus les regarder, de considérer leurs efforts comme un dû. 

J'habite le même quartier depuis 20 ans, et fréquente au quotidien la COOP qui est au pied de mon immeuble. J'y ai fait des milliers de passages, j'ai parcouru des centaines de kilomètres dans les travées, et j'estime y avoir dépensé près de CHF 150'000.-. Plusieurs employés y travaillent depuis mon installation à Chêne-Bougeries, toujours là, toujours souriants, toujours motivés. 

Certaines caissières ont vu défiler ma vie: je suis passée devant leur tapis roulant avec le ventre rond, puis une poussette, à nouveau avec le ventre rond, un petit blondinet et une autre poussette. J'y suis passée triste ou gaie, esseulée ou avec un nouvel amant, décoiffée en survêtement ou apprêtée avant une sortie. Elles ont vu mes enfants grandir, puis devenir adultes. Avec toujours un mot gentil, un petite question personnelle…  "Alors votre grand, il a passé sa matu? Dire que je l'ai connu bébé!". 

Ces femmes en bleu, je les côtoie depuis 20 ans pour certaines, mais je ne sais rien d'elles. Pour moi ce sont des "femmes-tronc", toujours assises, toujours en chemise réglementaire avec foulard. Au point que quand je les croise en dehors de leurs heures de travail, sur deux jambes et en tenue de ville, je les reconnais à peine. 

La plus belle réussite du film de Laurent Graenicher, c'est qu'il a la capacité de bousculer notre regard sur ce quotidien et sa banalité, et de casser l'indifférence. Il nous permet d'autre part de réfléchir à notre condition de client/consommateur, et aux comportements qui l'accompagne. 

Alors, en sortant du cinéma, on ne peut que se promettre de porter plus d'attention à ces personnes que l'on croise au quotidien, de les saluer, de leur sourire. Je suis allée à la COOP aujourd'hui, et j'ai pris un peu plus de temps que d'habitude pour papoter avec la caissière entre deux bip sur les code-barres. Au point de faire perdre quelques minutes au client suivant, qui s'est mis à râler. "En voilà un qui n'a pas encore vu "Super!"", me suis-je dit en attrapant mon sac de victuailles, le sourire aux lèvres. 

http://www.super-film.ch
Au cinéma Bio de Carouge jusqu'au 16 janvier (prolongation). 
Photo: ©super-film.ch
Un grand merci à Stéphane Guex-Pierre pour m'avoir suggéré le titre du billet.