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26/08/2013

Sonnez les matines!

Cloche_Saint-Antoine_Murat.JPGL’occupation par une religion de l’espace sonore public jour et nuit est-elle contraire au principe de laïcité? C'est une question que j'ai eu le temps de me poser plusieurs fois, en tentant vainement de dormir dans la ville de Bulle ou dans le village d'Albeuve dans le canton de Fribourg. 

Impossible d'avoir une nuit entière de sommeil quand ces satanées cloches se mettent en branle tous les quarts d'heure entre 22h et 7h du matin. Ce "message" religieux imposé à tous est pourtant bien une véritable nuisance sonore, et un non-respect de la liberté de non-culte, qui devrait être autant respectée que celle de culte. 

Dans notre canton, les sonneries de cloches sont interdites la nuit communes de Genève, Carouge, Chêne-Bourg et Chêne-Bougeries, Dieu soit béni l'article 8 du règlement concernant la tranquillité publique. Ailleurs, on ne voit pas où est le problème, même quand les annonces des quarts d'heures et heures pleines sont doublées à 1 minute d'écart (au cas où on n'aurait pas eu le temps de bien compter les coups) ou complétées par un appel à toute volée de plusieurs minutes à 6h du matin (il y a une messe à cette heure-là, vraiment?). 

Pourtant, un peu partout en Suisse, des plaintes de riverains sont régulièrement déposées contre les sonnailles intempestives. En 2010, un habitant de Gossau (ZH) qui exigeait l’arrêt des sonneries nocturnes (il en avait compté 220 chaque nuit) a été débouté par le Tribunal Fédéral et a dû prendre à sa charge les 4'000 francs de frais de justice. «Les juges ont estimé que les décibels n’étaient pas assez forts pour changer une culture helvétique», nous informait à l'époque la presse locale. Le tribunal fédéral a estimé que "la tradition et l’intérêt général l’emportent sur l’intérêt des particuliers, et il refuse donc d’interdire les cloches durant la nuit, arguant qu’un tel arrêt vaudrait pour tout le pays".

En juin de cette année, à Douanne dans le canton de Berne, les plaintes déposées ont été balayées par une votation à main levée qui s'est tenue dans l'église incriminée, remplie pour l'occasion de paroissiens motivés à maintenir la tradition. "Je suis content d'entendre les cloches la nuit", témoignait un habitant satisfait. "Un son de cloche n'est pas un bruit", argumentait un autre. 

A Winterthur, de nombreuses plaintes ont pu enfin aboutir à un compromis intéressant: les clochers des églises catholiques du Sacré-Cœur et de Saint Joseph seront isolés dans des caissons de verre et de bois afin de réduire le bruit des sonneries. 

Il reste que les plaignants sont souvent considérés comme des "emmerdeurs" et mis au ban du village, ce qui ne facilite pas ensuite leur vie quotidienne, même avec des nuits enfin calmes. Difficile de lutter contre une tradition séculaire, malgré la forte baisse du nombre des membres des églises chrétiennes ces dernières années (selon un sondage de l'Office fédéral des affaires étrangères). 

Alors, c'est décidé, dorénavant je ne dormirai plus hors du canton sans demander au préalable à l'aubergiste qui me reçoit: "les cloches de l'église sonnent la nuit, chez vous?". Question qui risque d'avoir souvent une réponse positive, puisqu'une grande majorité des 5000 églises du pays se rappellent à notre bon souvenir 24 heures sur 24… La laïcité des nuits suisses n'est pas pour demain. 

Commentaires

Billet intéressant qui m'interpelle à plusieurs titres :

1° Vous parlez de laïcité, mais celle-ci a une signification très relative et surtout limitée. Elle ne vaut que dans les deux seuls cantons de Genève et de Neuchâtel où l'Eglise (ou plutôt les églises), est totalement séparée de l'Etat. Nulle part ailleurs en Suisse on peut parler de "laïcité" au sens français du terme. Même si ces localités se trouvent en Gruyère, Albeuve et Bulle, dont il est question ici, sont toutes deux bien ancrées dans le très catholique canton de Fribourg.

2° Ces sonneries de cloches doivent davantage leur présence acoustique à la tradition ou à la culture, plutôt qu'à la religion. J'en veux pour preuve, une consultation récente qui a été organisée dans le village des Ponts-de-Martel situé dans le canton "laïque" de Neuchâtel, ceci à la suite de la plainte d'un nouvel habitant du lieu, lequel avait acheté une maison en face de l'église - en fait un temple protestant - dont les cloches sonnent les 1/4 d'heures. Les habitants du lieu ont souhaité maintenir ces sonneries nocturnes, au grand dame du plaignant.

3° On pourrait aussi évoquer les cloches de vaches qui dérangent de nombreux nouveaux habitants venus s'installer à la campagne pour y trouver une meilleure qualité de vie, mais qui n'en supportent pas certaines "nuisances". C'est ainsi que certains d'entre eux, à l'image de ceux qui sont opposés aux sonnerie nocturnes des cloches d'églises, ont également demandé leur interdiction. On imagine sans peine la faculté d'adaptation et surtout d'intégration de ces néo-villageois ...

4° Que peut-on dire à propos des autres nuisances sonores nocturnes : circulation routière et ferroviaire, bruit des avions à proximité des aéroports, établissements publics, bars, étreintes nocturnes des voisins, bruit de rivières, concerts et fêtes estivales, etc. J'en passe et des meilleures ...

5° On évoque la sonnerie nocturne des cloches d'églises, ici en Suisse, mais que pense-t-on des appels récurrents à la prière du haut des minarets, dans l'exotisme de nos vacances estivales ?

Bref, pour ma part je préfère entendre la sonnerie des cloches de vaches, voire celle des églises, plutôt que le tapage nocturne des établissement publics ...

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 26/08/2013

J'apprécie beaucoup la pertinence de votre note et les différents arguments apportés.
Vous montrez bien à quel point la laïcité est une notion très élastique et modulable au gré de ceux qui en parlent.
La sonnerie des cloches a bien une source laïque. Il s'agissait d'indiquer à la population l'heure qu'il était, aussi bien pour traire les vaches qu'aller à la messe. Actuellement où l'heure est indiquée aussi bien sur sa cuisinière que sur son ordinateur, dans sa voiture que sur son réveil-matin, elle n'a plus sa raison d'être imposée de l'extérieur. Reste la tradition à laquelle on s'accroche comme à une conviction absolue ( religion rénovée?).
Pour les cloches des vaches, le cause demeure toujours car les cloches servent à les repérer quand elles divaguent mais c'est vrai que maintenant, elles ont droit à une clôture électrifiée...

Écrit par : Marie-France de Meuron | 26/08/2013

Merci pour ce coup de gueule qui me rappelle un WE à Marrakech. Le cri du Muezzin nous réveillait à 05.00 ce qui nous a permis de concevoir notre deuxième fille Zoé. Au retour, j'ai écrit une chanson : http://mx3.ch/playlist/player?xml=/single/listen/100871

Écrit par : Pierre Jenni | 26/08/2013

Vous manquez d'habitude: après la 2 ou 3ème nuit, le son des cloches ne vous dérange plus. Quand elles sonnent toutes les nuits, vous ne les entendez pour ainsi dire plus.

Il en va de même du tic-tac d'une horloge ou d'une musique de fond: c'est quand ça s'arrête qu'on le remarque.

C'est donc l'inverse qu'il vous faudrait demander: que les cantons rabat-joie de Neuchâtel et Genève réintroduisent les quarts d'heure, de cette manière, vous seriez moins dépaysée dans le reste du pays.

Écrit par : Sérum | 26/08/2013

"L’occupation par une catégorie de fêtards de l’espace sonore public jour et nuit est-elle contraire au droit de la population au repos? C'est une question que j'ai eu le temps de me poser plusieurs fois, en tentant vainement de dormir dans la ville de Carouge ou dans un appartement rue de l'Ecole-de-Médecine à Genève.

Impossible d'avoir une nuit entière de sommeil quand ces satanés fumeurs se mettent à hurler tous les quarts d'heure entre 22h et 7h du matin. Ce "message" festif imposé à tous est pourtant bien une véritable nuisance sonore, et un non-respect de la liberté de non-fête, qui devrait être autant respectée que celle de la fête...."

Je m'arrête là... Votre texte s'adapte à merveille à d'autres nuisances que celles des cloches. Très joli !

Écrit par : Jürg Bissegger | 26/08/2013

Jürg, vous avez absolument raison, j'y ai pensé en écrivant ce billet ;)

Écrit par : Catherine Armand | 26/08/2013

Ces histoires de cloches, c'est vraiment la face sombre de la mentalité helvétique, accrochée à de pseudos traditions, fussent-elles nuisibles. Sonner tous les quarts d'heure est une aberration et n'a pour but que de vraiment nuire aux insomniaques. Du temps où ont été mises en place ces mécanismes, il n'y avait pas la pollution sonore nocturne que nous connaissons. Pas de moto qui hurle à deux heures du matin, pas de trafic en général. Pas d'hélicoptère de secours la nuit, rien. Et les cloches de vaches ne servent qu'à emmerder le monde lorsqu'on les leur met en zone villa. Les paysans ont une longue tradition en ce sens...

Écrit par : Géo | 26/08/2013

Chère Catherine,
il y a toutes sortes d'activités qui permettent ensuite de bien dormir y compris dans cette superbe région de la Gruyère : je pense par exemple à de belles randonnées en montagne, ou à un bon repas terminé par les meringues à la double-crème : croyez-moi, c'est absolument sans égal pour passer une très bonne nuit :-)

Écrit par : A, Piller | 28/08/2013

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