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12/05/2013

J'ai deux amours...

tumblr_mmebpcZKtP1rnrlldo1_500.jpgLe livre. Je le tiens entre mes mains, je ne veux pas le lâcher. La dernière page s’est tournée et je le quitte à contre coeur. Il est devenu un ami, de ceux avec qui on partage ses nuits sans les voir passer. Des nuits à se passionner, à se dévorer, à frémir d’aise. Des nuits où nous étions seuls au monde, lui et moi. L’histoire est terminée, il m’a tout donné, et j’ai tout pris avec avidité. Je sais que je le retrouverai, un jour. Car ces émotions-là ne s’oublient pas, et il suffira qu’il s’ouvre à nouveau pour que tout recommence. Avec cette fois non pas le désir de découvrir, mais le plaisir de retrouver. 

En attendant, il va rejoindre les autres. Ceux qui m’ont transportée et émue, comme lui a su le faire. Ils sont tous là, bien alignés, depuis la collection de science-fiction offerte par mon père dans ma jeunesse jusqu'aux derniers auteurs genevois du moment. Ils sont l'histoire de mes penchants, de mes curiosités, de mes passions, de mes rencontres, de mes errances, parfois. D'année en année, ils grignotent de la place, une étagère de plus par ici, un nouveau tas en équilibre par là. Beaucoup sont partis, prêtés ou donnés, ils voyagent, sur un banc, dans la famille, ou dans une boîte d'échange entre voisins. Mais je les aime, tous. 

Puis on m'a offert une liseuse. 

Un rectangle noir tout simple avec quelques boutons, un modèle de base. Sûr de me séduire par sa simple existence, ce petit objet s'est présenté à moi sans prétention, sans rétro-éclairage et sans écran tactile. "Il peut contenir TOUS les livres de ta bibliothèque, et bien plus encore", me clamait-on en me tendant la chose. Plus de papier, plus de pages à tourner ou à corner. On appuie sur des boutons ou on crée des signets. 

Une amie en avait fièrement sorti un de son sac l'année dernière, et me l'avait mis sous le nez comme s'il s'agissait de la Pierre de Rosette. J'avais fait la moue, et un pas en arrière. Cet objet barbare ne passerait pas par moi, je resterais fidèle aux vrais livres, quoiqu'il arrive! Aux sensations qu'ils me procurent quand je les touche, les caresse, les maltraite même. Aux souvenirs qu'ils transportent entre leurs pages: un peu de sable d'une plage bretonne, une feuille ou une fleur séchées ayant servi de marque-page de fortune, de la cendre de cigarette ou une tache de café. 

La liseuse. Je la tiens pourtant entre mes mains comme si c'était la grande invention de l'année. Peu importe si sa mort est déjà annoncée au profit des tablettes multi-usages, pour moi c'est entièrement nouveau, et oubliant mon amour inconditionnel pour le livre papier, je me lance dans cette aventure infidèle et en complète contradiction avec mes convictions. Je nourris la petite bête de quelques livres numériques téléchargés en quelques secondes pour pas un rond, et nous sortons, elle et moi. 

Premier constat, ça ne pèse rien. Mon sac à main me semble si léger sans le gros pavé ou le lots de livres de poche que j'y trimballe à tout bout de champ. Nous prenons le bus, et coincée debout entre une aisselle douteuse et une poussette habitée d'un cri continu, je parviens tout de même à attaquer la lecture. Deuxième constat, une seule main suffit, les petits boutons permettant de tourner les pages étant judicieusement placés. Troisième constat, aucun besoin me contorsionner pour extraire de mon sac mes lunettes de lecture, puisque je peux d'un clic adapter la taille des caractères à la situation. Je crois que je commence à m'attacher. C'est le plat du jour/lecture qui a achevé de me convaincre. Fini de manger maladroitement d'une seule main en plaquant de l'autre le bouquin récalcitrant sur la table pour qu'il reste ouvert. Ma liseuse accompagne sereinement un repas de midi savouré à deux mains. Ca y est, je l'aime. 

Dorénavant, comme Joséphine Baker en son temps, j'ai deux amours, mais les miens sont ma liseuse et le livre. Après tout, pourquoi seraient-ils incompatibles? Bien assise dans mon fauteuil ou lovée dans mon lit le soir, je privilégierai toujours le livre papier, gardant la liseuse pour les déplacements et les situations moins confortables. On prédit que l'avènement du ebook tuera le livre, mais le danger réside moins dans le support lui-même que dans le téléchargement des contenus. S'il semble normal, tout comme pour la musique, de payer moins cher un livre numérique, avoir la possibilité de se procurer illégalement les oeuvres complètes d'un auteur vivant (et qui doit donc payer ses factures) d'un simple clic et en quelques minutes me met mal à l'aise. D'autant plus que la légèreté des fichiers texte permet des transferts très rapides et que les liens de téléchargements sont légion.

Amoureuse des mots et de ceux qui les manient avec talent, je résisterai à la tentation. D'ailleurs, je viens d'effacer les quelques livres piratés dont j'avais le premier jour nourri ma liseuse, pour faire mon premier achat en ligne. Allez, je vous laisse, j'ai toutes sortes de livres à lire. 

05/01/2013

Des caisses de tendresse

caissiere.jpgAh, les supermarchés! J'entretiens avec eux une relation très particulière, faite de fascination et d'émerveillement. De crainte aussi, parfois, quand ils sont trop grands, trop hauts ou trop fréquentés. Quand je voyage à l'étranger, je les visite avec une grande curiosité comme on entre dans un musée. Je m'attarde, m'interroge, admire, m'exclame, avant de remplir mon panier de nombreux produits inconnus et étranges que j'étale ensuite avec bonheur sur le lit de ma chambre d'hôtel pour une découverte gustative. 

Je ne pouvais donc pas passer à côté de "Super!", l'excellent documentaire de Laurent Graenicher, qui présente le quotidien des employés de la COOP Eaux-Vives 2000. Impossible de porter le même regard vaguement indifférent sur cet univers après avoir vu ce film. J'avais lu dans la Tribune de Genève que c'était tourné "un peu comme Strip Tease", c'est à dire sans voix off ni interviews. Mais la comparaison s'arrête bien là. Autant la caméra de l'émission belge est dure, distante et souvent moqueuse, autant celle de Graenicher est tendre et discrète. Elle se pose avec déférence sur les gestes précis des hommes, captant leurs respirations et leur concentration dans la tâche maintes fois répétée. Elle devient caressante quand elle s'approche des femmes, glissant sur leurs nuques, s'attardant sur leurs sourires. 

La lumière aurait pu être crue et sans concession, elle se fait pourtant indulgente. Le supermarché et ses produits sont sublimés, et les employés qui s'y affairent nous sont immédiatement proches, familiers. Le réalisateur travaille dans le respect, et nous l'impose tout naturellement. On pense alors à ceux que l'on côtoie dans le magasin de son quartier, presque honteux de ne pas plus les regarder, de considérer leurs efforts comme un dû. 

J'habite le même quartier depuis 20 ans, et fréquente au quotidien la COOP qui est au pied de mon immeuble. J'y ai fait des milliers de passages, j'ai parcouru des centaines de kilomètres dans les travées, et j'estime y avoir dépensé près de CHF 150'000.-. Plusieurs employés y travaillent depuis mon installation à Chêne-Bougeries, toujours là, toujours souriants, toujours motivés. 

Certaines caissières ont vu défiler ma vie: je suis passée devant leur tapis roulant avec le ventre rond, puis une poussette, à nouveau avec le ventre rond, un petit blondinet et une autre poussette. J'y suis passée triste ou gaie, esseulée ou avec un nouvel amant, décoiffée en survêtement ou apprêtée avant une sortie. Elles ont vu mes enfants grandir, puis devenir adultes. Avec toujours un mot gentil, un petite question personnelle…  "Alors votre grand, il a passé sa matu? Dire que je l'ai connu bébé!". 

Ces femmes en bleu, je les côtoie depuis 20 ans pour certaines, mais je ne sais rien d'elles. Pour moi ce sont des "femmes-tronc", toujours assises, toujours en chemise réglementaire avec foulard. Au point que quand je les croise en dehors de leurs heures de travail, sur deux jambes et en tenue de ville, je les reconnais à peine. 

La plus belle réussite du film de Laurent Graenicher, c'est qu'il a la capacité de bousculer notre regard sur ce quotidien et sa banalité, et de casser l'indifférence. Il nous permet d'autre part de réfléchir à notre condition de client/consommateur, et aux comportements qui l'accompagne. 

Alors, en sortant du cinéma, on ne peut que se promettre de porter plus d'attention à ces personnes que l'on croise au quotidien, de les saluer, de leur sourire. Je suis allée à la COOP aujourd'hui, et j'ai pris un peu plus de temps que d'habitude pour papoter avec la caissière entre deux bip sur les code-barres. Au point de faire perdre quelques minutes au client suivant, qui s'est mis à râler. "En voilà un qui n'a pas encore vu "Super!"", me suis-je dit en attrapant mon sac de victuailles, le sourire aux lèvres. 

http://www.super-film.ch
Au cinéma Bio de Carouge jusqu'au 16 janvier (prolongation). 
Photo: ©super-film.ch
Un grand merci à Stéphane Guex-Pierre pour m'avoir suggéré le titre du billet.

21/12/2012

La rue comme laboratoire

boîtes,échange,genève

Comment faire vivre nos rues, créer des rencontres et des interactions entre de parfaits inconnus? Depuis le 20 décembre, un nouveau projet artistique explore, dans les rues de Genève, les échanges entre voisins. Art urbain et création de situations, dix "Boîtes d'échange entre voisins" tissent un lien social et culturel entre habitants d’un quartier. 

Ces premières boîtes décorées par des artistes locaux sont installées dans dix rues de la Ville de Genève. Le principe est tout simple: prendre quelque chose et/ou déposer quelque chose. Des livres, CDs, DVDs, jeux, jouets, ou tout autre objet dont on n’a plus l'usage mais qui pourrait ravir un voisin, ou un passant.  

L’objectif de ce projet est d’amener un nouvel élan de vie de quartier, un nouveau sentiment d’appartenance et d’implication dans la vie locale. Lancé à l’aube des fêtes de Noël, il vise également à envoyer un message de partage. Alors qu’une part toujours plus grande de nos interactions devient monétaire, est-il possible de mettre encore en place aujourd’hui des situations provoquant des échanges purement désintéressés, sans même connaître le bénéficiaire de son don?

Une boîte d’échange créé aussi des rencontres et des échanges humains; des personnes qui ne se seraient jamais adressé la parole se retrouvent à parler de ce qu’elles y ont trouvé, ou déposé. De nouveaux rôles émergent, comme de décider de son propre chef de vérifier que la boîte reste en ordre, la ranger, faire le tri…

Dans ce sens, ce projet est aussi une exploration des rôles et interactions sociales qui peuvent se créer à partir d’un objet posé dans la rue, sans contrôle. Que va-t-on y trouver? Qu’en est-il parti? L’objet déposé a-t-il trouvé preneur? Entre quelles mains? Où se trouve-t-il? Quelle nouvelle vie a-t-il? Qui sera la prochaine personne à s’arrêter? La boîte va-t-elle être taguée? Détériorée? Tout cela fait partie du projet artistique: dix boîtes, dix rues, une population et les objets qui sont échangés. 

Site web: http://www.tako.ch/box

Page Facebook: http://www.facebook.com/BoitesDechange

 

15:32 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : boîtes, échange, genève |  Facebook |

29/11/2012

SICLI: Coup d'extincteur du Conseil d'Etat

Panneau-Extincteur.jpegLe mauvais feuilleton du pavillon SICLI continue! Depuis l'annonce faite en septembre que la gestion du lieu avait été confiée à la société privée Arfluvial, et qu'un groupe d'experts chargé d'évaluer les demandes de location du rez-de-chaussée avait été mis sur pied, les informations partielles et brumeuses se sont succédées au compte-goutte. Personne n'a vraiment encore compris quel était le projet précis de l'Etat pour ce lieu emblématique et à fort potentiel (voir mon précédent billet "Sicli l'élitiste").

La députée socialiste Prunella Carrard a interpellé le Conseil d'Etat le 12 octobre (QUE 12-A) afin d'obtenir les précisions que les milieux culturels sont en droit d'attendre. Quels critères d'attribution? Qui compose le conseil d'experts? A quoi va être dédié le sous-sol? La réponse, signée Pierre-François Unger, est tombée le 14 novembre, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle est décevante. 

On y apprend que le groupe d'experts a "pour mission de développer une image culturelle forte ainsi qu'une programmation annuelle de manifestations culturelles et des activités annexes". Ce qui ne veut pas dire grand chose. Mais on peut en déduire que pour l'Etat, une image culturelle forte s'obtient via une ligne thématique, et non pas en diversifiant les contenus. C'est ainsi que le processus mis en place prévoit le dépôt d'un dossier, qui sera examiné par le groupe d'experts, qui se prononcera "notamment sur la pertinence du projet en lien avec les thématiques définies, à savoir l’architecture, l’urbanisme et le design".

Dans le même temps, on apprend via une invitation Facebook qu'un "Fashion show & Electro party" s'y tiendra vendredi 30 novembre. Rien à voir avec les thèmatiques choisies pour le pavillon, ni avec la déclaration que "SICLI ne serait pas un lieu de spectacle". Le concept reste flou, et on se sait pas encore très bien quels types de projets l'on peut y proposer ni quels critères seront pris en compte pour l'attribution du lieu. 

Venons-en à la question du sous-sol, initialement prévu "à vocation culturelle, avec des prix abordables", promettait en janvier Joëlle Comé, directrice du Service cantonal de la culture, en charge du dossier. Mais un peu prématurément, semble-t-il, et sans avoir anticipé les contraintes techniques du bâtiment. Contraintes techniques qui arrivent par ailleurs à point nommé pour justifier un retour en arrière. "L'accueil du public impliquerait l'installation d'issues de secours par percement des murs latéraux, ce qui porterait une atteinte irréversible à la substance patrimoniale du bâtiment" apprend-on du Conseil d'Etat. Comme s'il ne découvrait que tardivement que des sorties de secours seraient nécessaires. Pas vraiment crédible. 

"Ainsi, contrairement à ce qui avait été envisagé dans un premier temps pour répondre à la forte demande en termes de lieux culturels nocturnes, le sous-sol du bâtiment ne peut finalement pas être affecté à des activités publiques". Le couperet est donc tombé. Sans sorties de secours, ce lieu restera, pour l'instant, inexploité. Faible espoir: "Un lieu de convivialité devrait néanmoins être créé, à terme, dans le bâtiment". Je me réjouis de découvrir, à terme, la signification du mot "convivialité" pour le Conseil d'Etat. De nature plutôt pragmatique, j'y vois plus des pince-fesses à petits fours pour entreprises qu'un Zoo bis. J'espère sincèrement avoir tort. 

Autre question pertinente de la députée, "le Conseil d’Etat a-t-il fait un bilan avec les organisateurs du Festival Antigel afin, notamment, de recueillir leurs impressions et expériences sur l’organisation d’événements dans ce lieu particulier et d’envisager, en connaissance de cause, la mise sur pied d’autres projets?". Apparemment, le bilan dressé avec les organisateurs du festival serait négatif. Soit, on peut envisager que l'acoustique et l'isolation phonique n'y soient pas idéales, et que des travaux devraient y être entrepris pour accueillir des événements culturels dans les domaines de la musique, du cinéma ou de la danse. Mais le Conseil d'Etat avait-il vraiment besoin de compléter cette réponse avec une remarque sur le bilan financier d'Antigel, faisant état de "charges impayées à ce jour à hauteur de près de 18 000 F"?. Totalement inadéquat dans le contexte d'un document officiel accessible au public. 

Ainsi, en guise de conclusion, "il n'est plus possible d'organiser des soirées festives pour le moment". Sauf la soirée électro prévue vendredi soir jusqu'à 5h du matin, évidemment… 

03/11/2012

"La vérité sur l'affaire Harry Quebert": distraire n'est pas foudroyer

2310l-mouette-rieuse-chroicocephalus-ridibundus.jpegCe billet n'a pas pour objectif d'assassiner le jeune et charmant Joël Dicker. Son livre événement, "La vérité sur l'affaire Harry Quebert" est un coup de génie, inutile de le nier. C'est le bon livre au bon moment, écrit par la bonne personne, entouré d'un marketing efficace, et qui surtout, se vend extrêmement bien. S'il n'était pas autant encensé et récompensé, il ne m'aurait pas fait ciller une seule seconde. Il est même probable que je ne l'aurais pas lu. Bien que je me méfie par principe des avis unanimes (plaire au plus grand nombre reste toujours suspect) et des prix littéraires bobos dont se gargarise le Tout Paris, j'ai été tentée, comme beaucoup, de lire de plus près de quoi il retournait. 

La principale qualité des prix littéraires est d'assurer une visibilité et des ventes record à celui qui en est gratifié, mais ils ont aussi le défaut de créer des attentes. Et quand le contenu n'est pas à la hauteur de ces attentes, la déception mène à la frustration, puis à la colère, avec la désagréable impression de s'être fait berner. Car contrairement à ce que j'ai pu lire ici ou là (à vrai dire partout), je n'ai personnellement pas été happée au point de dévorer ce roman en une nuit. Ce pavé est appétissant au premier regard et au fumet, certes, mais je l'ai rapidement trouvé long et indigeste, tout comme David Caviglioli, critique littéraire au Nouvel Observateur, qui avoue ne pas avoir "réussi à poursuivre la lecture bien longtemps". Mais peut-être avons-nous, lui et moi, l'estomac trop fragile, ou trop exigeant. 

Commençons par la forme. Certainement, Dicker aspire à être un grand écrivain et il s'y emploie avec application, mais loin de me foudroyer, il n'a fait, au mieux, que me divertir. Attention, je ne nie pas, comme il le dit lui-même dans son livre, que "divertir, c'est bien aussi". Mais un livre qui vous marque, qui vous change, qui vous fait grandir, qu'on referme comme on quitte un ami cher, c'est encore mieux. Et cela n'a pas été le cas, pour moi, avec "La vérité sur l'affaire Harry Quebert". 

Je qualifierais ce roman "de gare" ou "de plage", de ceux dont on peut suivre le fil malgré le brouhaha ambiant, que ce soient des conversations de wagon, ou des cris d'enfants jouant dans le sable. Il en faut, ils sont importants ces livres-là. Ils nous permettent de nous évader partout, en toutes circonstances. Certains livres sont faits pour le silence, et d'autres pour le bruit. Le livre de Dicker est un livre pour le bruit. Un ouvrage léger qui fait passer agréablement le temps, même dans un environnement peu propice à la lecture. Dans le silence par contre, la pauvreté de la langue saute malheureusement vite aux yeux (les arracherait, même). Il est des chefs d'oeuvre dont la force et la justesse des mots portent l'histoire. Chez Dicker, c'est au contraire l'histoire, bien fabriquée, qui tente de nous faire oublier la faiblesse des mots. 

Et pourtant, à ce niveau-là, les critiques restent étonnamment timorées. De Jean-Louis Kuffer, critique et écrivain ("ce n’est certes pas un styliste mais un excellent narrateur") à Bernard Pivot ("s’il devait gagner, on ne mettra pas dans nos attendus que l’auteur a révolutionné la langue française"), les piques sur sa piètre maîtrise de la langue se font discrètes, et Dicker bénéficie d'une indulgence hors normes. Même bienveillance quasi paternaliste de la part l'écrivain suisse Alain Bagnoud, qui n'ose tacler le jeune prodige qu'à demi-mots: "On aura compris peut-être que moi, je préfère les romans plus personnels et avec une écriture moins convenue, plus individualisée, plus sapide, mais ça n'enlève rien au fait que Dicker soit un remarquable raconteur d'histoire et un constructeur émérite".

Maintenant, le fond. La plus grande erreur, à mon sens, que Dicker pouvait commettre a été de vouloir à tout prix nous révéler des extraits du supposé chef d'oeuvre "Les origines du mal". Ne maniant pas lui-même la langue française avec génie, comment pouvait-il rendre ces passages crédibles? Tout juste dignes d'un roman Harlequin, ils déçoivent fortement. Laisser ces échanges épistolaires hors de portée du lecteur lui aurait permis de les imaginer sublimes, uniques. Au lieu de cela, Dicker nous jette en pâture des lettres naïves, ennuyeuses, répétitives. Quel dommage! Rien de plus dangereux que de décrire cette oeuvre, véritable colonne vertébrale du roman, avec une emphase itérative et quasi incantatoire, pour ensuite ne pas tenir ses promesses. Le jeune Dicker a encore à apprendre les vertus du non-dit, semble-t-il. Oser laisser l'essentiel à l'état d'allusion demande une confiance en soi qu'à l'évidence il n'a pas encore. 

D'un autre côté, il est des éléments que Dicker ne décrit pas assez: les paysages, les ambiances (et pourtant Dieu sait si la Nouvelle Angleterre se prête particulièrement bien à l'exercice), les caractéristiques physiques de ses personnages. Ma plus grande frustration: Elijah Stern, un personnage clé qui aurait pu se révéler fascinant et complexe, si Dicker avait bien voulu s'y attarder un peu. Un seul adjectif lui est accordé, celui d'"élégant". Vraiment insuffisant. 

"La vérité sur l'affaire Harry Quebert" tient au fond plus du scénario que du roman. Ce n'est peut-être pas pour rien que Jean d'Ormesson a déclaré que le livre donnerait "sûrement lieu à un merveilleux film". C'est une évidence, tant on le dirait construit précisément dans ce but. Toutefois, la force d'un scénario se mesure en grande partie à la qualité de ses dialogues, et le moins que l'on puisse dire, c'est que Dicker n'est pas non plus un grand dialoguiste. Les échanges entre Harry et Nola, notamment, sont d'une vacuité totale, et pollués par une profusion de "mon amour, mon chéri, je t'aime comme je n'ai jamais aimé" assez agaçants à la longue. Ces pauvres dialogues ne rendent pas justice au personnage de Nola, qui apparaît du coup assez creux et fade, malgré ses délicieux problèmes psychiatriques et ses actions audacieuses.

La relation amoureuse, sulfureuse en soi car interdite, est ainsi dépouillée de toute sensualité, même suggérée. Dicker n'a-t-il pas osé effleurer le sujet des probables rapprochements charnels entre ses deux personnages? Alors qu'il n'hésite pas à parler de façon directe de la fellation que Nola prodigue au chef Pratt, il reste là mystérieusement coi: des quelques jours que les deux amoureux auront passé dans un hôtel, on ne sait presque rien. Aucun contact physique, si ce n'est un baiser sur la joue de Nola à Harry, n'est avoué. La litote, cette fois mal placée, est frustrante. Il n'était pas question d'espérer un érotisme débordant, mais peut-être juste un peu plus de réalisme affiché et assumé. 

Venons-en à l'autre axe du roman, celui de l'enquête policière. La façon dont elle est menée trahit le jeune âge de l'auteur, issu d'une génération nourrie aux jeux vidéo. L'investigation de Marcus se déroule comme s'il jouait à "Myst": il semble passer systématiquement le curseur sur les personnages qu'il croise dans le "gameplay", et si celui-ci se met en surbrillance pour indiquer une interaction possible, il clique. Les personnages en question crachent alors facilement leur histoire et les indices nécessaires pour progresser dans le "jeu/roman". Terriblement prévisible, malgré les incontournables retournements de situation et révélations de dernière minute. 

Pourtant, les circonstances font que Joël Dicker est aujourd'hui un écrivain à succès, à défaut d'être (encore) un grand écrivain. Il est amusant de constater que la dialectique entre talent et succès est justement le sujet de fond de son roman. "Personne ne sait qu'il est écrivain, ce sont les autres qui le disent" nous dit Harry Quebert dans son conseil no 29. En faire la démonstration à travers son propre destin est un trait de génie de Dicker.