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08/01/2012

De la chair à statistiques

 

statistiques-interessantes-segmentation-donat-L-1.jpegJ'apprends, grâce au Matin et à une étude californienne sur le sexe et le 3è âge (oui, j'en fais partie, les femmes interrogées ayant de 40 à 99 ans), que mon plaisir est censé augmenter, même si mon désir baisse. Que je suis globalement satisfaite de ma vie sexuelle, "même si je n'ai pas de partenaire". Ca va changer mon quotidien, pour sûr.

Les hommes suisses, apprennent, eux, toujours dans le Matin, qu'ils n'aident pas assez leurs compagnes dans les tâches ménagères. "Les nouveaux pères, une belle arnaque", nous assène-t-on sur la base d'une étude de l'OFS. On sait exactement combien d'heures ils consacrent à leurs enfants, au ménage, aux courses. Une "réalité" accablante.

Le Dieu des journalistes, des sociologues et des politiciens s'appelle OFS (Office Fédéral de la Statistique). Omniscient et omnipotent, il interroge, dissèque, interprète, catégorise et nous dit qui nous sommes, nous, "les Suisses". Avec la statistique, pas de place pour le conditionnel ou pour le doute. Sur cette base inattaquable, les journalistes étalent des certitudes, les sociologues pontifient, et les politiciens décident.

Nous sommes tous de la chair à statistiques. Sur la base d'un échantillon soi-disant représentatif, on nous range, on nous classe, on nous étiquette. Avec un aplomb qui ne permet aucune discussion, nous apprenons, grâce aux chiffres magiques de l'OFS, comment nous achetons, comment nous mangeons, comment nous aimons, comment nous baisons.

Nous sommes une tranche d'âge, un sexe, un type de famille, une classe sociale, un niveau d'études. Nous sommes un point sur une courbe, une tranche de camembert, une strate de bâtonnet. Nos vies, nos goûts sont en couleur, et le plus souvent en 3D.

Et moi, ne suis-je donc rien d'autre qu'une Suissesse entre 40 et 50 ans, ou pire, une ménagère de moins de 50 ans qui trimballe son fameux panier, divorcée avec deux enfants, et salariée? Même si mon âge n'a rien à voir avec mon mode de vie, même si mon divorce ne régit pas mon quotidien, même si mes enfants sont hors normes, car élevés ainsi, et même si mon boulot est atypique et inclassable?

Je reste malgré tout, et nous restons tous, un petit pourcentage qui traîne dans les méandres de l'OFS.

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05/01/2012

Autant partir avant que ce soit trop grave

 

truite.jpg19 mars 1976. Le printemps est encore loin dans ce coin du Jura, mais la fonte des neiges a déjà commencé, plus haut. Le Mont d'Or, la Dent de Vaulion et la Vallée de Joux vomissent déjà les premiers relents de l'hiver dans l'Orbe. La rivière gronde, déborde, passant du jaunâtre le jour au blanc sale fluorescent la nuit.

C'est son anniversaire, elle a 10 ans, et elle va mourir. Tant qu'à faire, autant s'en aller le jour de son anniversaire, ça fera joli sur la tombe, et ça donnera du corps au drame: 19 mars 1966-19 mars 1976. De l'équilibre, de la symétrie. C'est beau la symétrie, ça crée du sens là où il n'y en a aucun. "Mourir le jour de sa naissance, quelle fatalité!". Le genre de phrase qu'il lui plairait d'entendre, depuis là-dessous (pour ne pas dire depuis là-haut). Continuer d'exister grâce aux circonstances particulières de sa mort, c'est tentant.

3650 jours environ sur cette terre. Pas le temps d'y apposer la moindre empreinte, la moindre égratignure. Un papillon de nuit, éphémère, quelques battements d'ailes, quelques années d'école, quelques jeux, quelques disputes avec sa fratrie, et puis s'en va. Même pas eu le temps de se brûler les ailes. "Autant partir avant que ce soit trop grave" dirait-elle.

C'est le jour de son anniversaire, donc. Les bougies sont soufflées, le gâteau est englouti, les papiers cadeaux gisent dans le salon. Il est temps de prendre l'air, d'aller tester la canne à pêche reçue tantôt. Le symbole de Vallorbe étant la truite, quand on y grandit, on se doit de savoir tâter le poisson. C'est encore l'hiver ici, alors elle enfile un gros pull, des bottes en caoutchouc, une doudoune en plumes. Une tenue mortelle, en l'occurence.

Elle tire derrière elle un petit chariot de bois qui grince. Elle est optimiste, vise une pêche miraculeuse impossible à porter. Elle le sent le miracle, il est dans l'air, c'est son jour. Un copain d'école trotte à ses côtés, le dernier des invités à la fête, qui n'a pas voulu partir on dirait. Peut-être qu'il l'aime bien, en secret. Mais elle s'en fiche des garçons. Si elle savait, elle donnerait son premier/dernier baiser, là, dans le froid, les pieds dans la gadoue. Au moins ça.

La rivière est sortie de son lit, engloutissant les hautes herbes qui la bordent, rendant la démarcation entre le sol et l'eau impossible à déterminer. Elle s'approche, se penche, fascinée par la force et la vitesse du courant. A quelques centaines de mètres en aval, l'ancienne station d'épuration, théâtre de nombreuses parties de cache-cache et d'allumages clandestins de cigarettes. Elle se retourne vers celui à qui elle ne donnera jamais de baiser: "ça doit être bizarre de nager dans ce machin, non?".

"Tu veux essayer?" crie-t-il, hilare, en faisant mine de la pousser. Il voulait plaisanter, juste lui faire peur, la retenir, mais sa main glisse sur la doudoune, et ne retient rien. Les hautes herbes humides et boueuses glissent sous ses bottes en plastique, elle perd l'équilibre, et plonge dans la soupe opaque.

"Ah ben, voilà, ça fait ça de nager dans ce machin", pense-t-elle d'abord. Sauf que le machin en question ne fait que quelques degrés, et lui coupe le souffle. Elle sent comme des serpents glacés s'insinuer dans ses bottes, sous son pull. Sa doudoune se gorge d'eau, s'alourdit. Le liquide et le ciel dansent devant ses yeux, luttant chacun pour s'imposer.

Elle respire, elle boit, elle respire. "Tiens, ça a le goût de neige, mais comme si on la mangeait à même la route", pense-t-elle. Puis ses poumons veulent y goûter aussi, semble-t-il. Etrangement, l'eau glacée se transforme en feu en y pénétrant. Elle analyse les sensations avec détachement, et observe avec intérêt ce petit tas pathétique de vêtements et de cheveux longs qui agite vainement les bras et les jambes pour se maintenir à flot dans le courant qui l'emporte vers les grilles rouillées de la station d'épuration.

Elle est morte, la suite de l'histoire ne la concerne plus.

Non, attendez, son coeur bat encore, très lentement. L'hypothermie a envoyé un message de survie à son cerveau affolé, le sang a afflué dans les organes vitaux, abandonnant les extrémités. Elle vit. Se réveille nue dans une baignoire, sous un flot brûlant cette fois. Des mains la frottent, la massent, la giflent. On crie son prénom, mais elle ne reconnaît pas les voix. "Ca suffit avec l'eau, maintenant" est sa première pensée à peine revenue des morts.

Elle vit, mais pendant des mois, elle se sent comme un cadavre. Chaque matin, au réveil, elle se touche, se malaxe, se pince, persuadée que sa chair va commencer à bleuir, se décomposer, puer, se détacher par lambeaux. "Normalement, je ne devrais pas être en train de manger, là, mais de pourrir", se dit-elle constamment. Elle a un plaisir malsain à aller traîner au cimetière du village, et à imaginer où elle aurait aimé avoir été enterrée.

La mort, sa mort, la fascinera pendant des années. Ces années qui lui sembleront volées à la fatalité, parfois même non méritées. Mais 35 d'entre elles ont passé depuis. Elle a aimé, enfanté, travaillé, voyagé, fait de son mieux pour vivre, en somme. Elle mange des truites (mais déjà pêchées), elle nage (mais aux Bains de Lavey). Et quand elle retourne à Vallorbe, elle ne s'approche ni de l'Orbe, ni du cimetière.

 

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04/01/2012

La guerre des boutons

 

4268916-3d-illustration-de-bouton-rouge-sur-une-plaque-d-39-acier-sur-fond-blanc.jpegLe bouton "arrêt demandé" des TPG ne cesse d'être poussé par des passagers excédés par les transbordements multiples qu'on leur impose, le tout pour CHF 3.50 de l'heure. On ne sait plus ce qu'il faut arrêter, de critiquer le nouveau réseau et les nouveaux horaires, ou de prendre les transports publics. Le problème, c'est qu'en voiture, c'est pire. On se sent tout autant en tôle, sauf que la cellule est plus petite. Piégés, impuissants, et systématiquement en retard. Et si on prenait un abonnement annuel à Piedlib'? Le billet est offert, le réseau modulable à l'infini, les horaires personnalisés. Il faudra juste que j'échange mes Louboutin pour des Nike. Ils en font à semelles rouges?

Le bouton d'accès aux blogs de la Tribune de Genève fait couler de l'encre virtuelle depuis quelques jours. Disparu du menu principal, relégué au fin fond du site de la Tribune, on le cherche désespérément. On mentionnera aussi l'accès à la page d'accueil supprimé depuis les pages des blogueurs, et une visibilité réduite dans la version papier. Ces changements semblent pour l'instant mettre en émoi plus les blogueurs eux-mêmes, soucieux d'être lus, que les lecteurs du journal. "L'adversité est mère d'innovations", clame Jean-François Mabut, administrateur de la plateforme. Pour rester visible en page une des blogs les plus lus, va-t-on devoir rivaliser de titres accrocheurs douteux, de sujets provocants, de mots chocs, de publicité intensive sur facebook? Lisez-moi, lisez-moi!!! La guerre des blogs est-elle ouverte?

Le bouton "retirer de la liste d'amis" de facebook nous fait de l'oeil. Grande est la tentation en ce début d'année d'épurer sa liste de contacts, d'enlever tous ceux qui n'ont rien à faire sous le nom d'amis, qui ne publient jamais rien ou alors seulement des vidéos de chats espiègles ou de bébés rieurs. Le grand nettoyage de janvier, dans la foulée des bonnes résolutions: on revoit ses priorités, on concentre son énergie sur ses vrais amis, on cesse de s'agiter pour les autres.

Le bouton déclencheur de l'appareil photo numérique, on en a tous abusé pendant ces fêtes, comblant peut-être ainsi un certain désoeuvrement propre aux jours fériés: couchers de soleil, paysages enneigés, famille figée autour de la table ou du sapin. Overdose de clichés qui se ressemblent tous et qui une fois postés sur facebook ou envoyés par mail à la famille, sont destinés à tomber dans les méandres d'un dossier "Noël 2011" sur son ordinateur. Et donc dans l'oubli. Car on n'imprime plus les photos, on ne les range plus dans un album à feuilleter les jours de pluie ou de déprime. Jusqu'à ce que les mêmes vues, dans un an, ne prennent le relais.

Le bouton sur la tempe de Federer, dévoilé en gros titre et montré en gros plan, est propulsé symbole de tous les excès liquides et solides de cette fin d'année. Un appel peu ragoûtant à la détoxication, incarné par une vilaine bosse purulente sur le visage suisse le plus connu au monde. Je vais de ce pas me faire une bonne tisane purgative, tiens. Juste avant de finir l'énorme bloc de foie gras qui reste au frigo et qu'on ne va tout de même pas laisser se perdre.

 

28/12/2011

Le temps des résolutions

 

20121.jpegCulpabilité, faiblesse, procrastination... tout ce qui pousse à enfin être résolu à changer. A date fixe, chaque année. Une litanie ridicule, pathétique. Et finalement inutile.

Se débarrasser des mauvaises habitudes, arrêter de fumer, boire moins, même si on adore ça,

faire le ménage dans ses relations, et enfin virer les toxiques, même si on les aime bien, au fond,

se mettre au sport, commencer un régime, même si on se sent bien dans sa peau telle qu'on est,

appeler plus souvent sa grand-mère, même si elle n'entend plus rien de ce qu'on lui dit au téléphone,

partager plus de choses avec ses ados, même s'ils n'ont rien demandé,

cesser de choisir d'aimer des hommes complexes, même si on abhorre la banalité,

vouloir faire des économies, même si on sait qu'on ne gagnera pas plus...

Mais la résolution, par essence, s'effrite, se désagrège. Il ne restera bientôt que des regrets et la vague résolution renouvelée de faire mieux dès le 1er janvier suivant. Et le suivant.

Ou alors on y renonce, et on fume, on boit, on garde ses amis bizarres, on fait la larve, on bouffe, on délaisse sa grand-mère, on laisse ses ados glander, on l'aime malgré tout, et on dépense tout.

 

24/12/2011

Portraits de Noël

 

2011-03-21_Sapin-noel-rue_moyen-600x406.pngIl y a ceux qui adorent les traditions. Ils ont une grande famille soudée (et certainement envahissante). Ils ne parlent que de ça depuis le début de l'Avent. Ils sont dans les starting blocks toute l'année, semble-t-il, mais le 1er décembre donne le départ d'une course effrénée, répétée, immuable. Plus on approche de la date fatidique, moins on les supporte: on connaît tout du menu, de la déco, des cadeaux, des invités, du déroulement de la soirée. Ils vivent Noël à fond, de l'intérieur. Et on s'en fout.

Il y a ceux qui s'aiment depuis peu. Se suffisant encore l'un à l'autre, ils passeront Noël en tête à tête. Chacun a trouvé des excuses pour s'extraire de ses obligations familiales, et leur soirée sera placée sous le signe de la magie de l'amour, magnifiée par la magie de Noël. Il lui offrira forcément un bijou (le bouquin, le robot ménager ou le bon cadeau, c'est pour plus tard). Elle lui offrira le parfum qu'il portait lors de leur rencontre, car il sera à jamais pour elle ce qu'il sentait ce soir-là.

Il y a ceux qui se séparent. Ils ne se supportent plus, mais ils vont maintenir les apparences, "pour les enfants". Sa vie à elle est déjà ailleurs. Sa vie à lui est en miettes. Il vient de trouver un appartement, mais ne l'a pas encore investi. Aucun des deux ne veut réfléchir au menu, faire les courses, ils se disputent donc une dernière fois pour le partage des tâches de Noël. Elle a acheté seule tous les cadeaux des enfants, car il est perdu. Il ne sait pas. Quoi acheter, quoi cuisiner, quoi faire de sa vie chamboulée. Ce Noël sera pour leur couple le dernier.

Il y a ceux qui sont seuls. Ils redoutent la question "tu fais quoi le 24?". A laquelle ils répondent vaguement "Oh, j'ai un truc de prévu". Ils n'ont pas de famille, ou alors les liens se sont distendus. On sait qu'ils seront malheureux, que leur solitude leur sautera au visage, et les étranglera. Ils n'oseront pas se rendre dans une des fêtes organisées par les services sociaux, de peur d'y croiser une connaissance, d'être reconnus. Ils se promettent chaque année de faire du bénévolat, de mettre cette soirée au service des autres. Mais la date fatidique approchant, la déprime les terrasse et toute énergie les quitte. Ils seront seuls, encore une fois.

Il y a celle qui ne fête plus Noël. Elle est devenue allergique à tout ce qui touche de près ou de loin à la religion lorsque son époux (aujourd'hui ex-époux) a été touché par la grâce. Passant du mauvais garçon au religieux exalté, il lui a fait perdre ses repères. Pour maintenir sa famille soudée, elle a assisté à tous les cultes, à tous les groupes de lecture de la bible, elle a fait le catéchisme, elle a chanté dans le choeur de la paroisse. Avant de tout vomir, tout rejeter, et fuir. Pendant des années, elle a tout de même donné le change, fait des efforts, et organisé une soirée de Noël, pour les enfants. Aujourd'hui, plus de sapin, plus de cadeaux, plus de repas. Elle est libre.

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