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23/12/2011

Un clin d'oeil sans sel

 

gare.pngDepuis mi-décembre, 22 affiches SGA déclament des vers d'auteurs classiques célèbres, sans autre indication. On a appris récemment qu'elles étaient le fait d'un jeune homme, qui avoue avoir dépensé près de CHF 5'000.- pour "épater une amie", "faire un clin d’œil à une fille qu'il ne connaît pas depuis longtemps et qu'il apprécie".

On ose la dépense, l'étalage public de mots qui ne sont même pas les siens, on ose l'interview dans la Tribune de Genève, on ose la création d'une page facebook "officielle" pour son "projet", mais on ose pas qualifier son geste autrement qu'avec des mots d'une tiédeur et d'une mollesse affligeantes?

Quelle femme peut-être touchée par des déclarations comme "Je t'apprécie" ou encore "Je t'estime énormément", quels que soient les actes (ou la dépense) qui les accompagnent? Quel manque de folie, d'audace, d'ampleur, de coeur, pour tout dire!

Non, ce n'est pas un "clin d'oeil", mais une putain de déclaration d'amour, que diable! Non vous ne l'"appréciez" pas, vous en êtes fou, vous ne pensez qu'à elle, bon dieu!

Aimons jusqu'à la lie, et disons-le. Mettons-y des mots, des vrais! Des mots brûlants ou caressants, mais qui retournent les tripes, qui déboussolent, qui atomisent, qui coupent le souffle. Ou alors n'aimons pas, taisons-nous et abandonnons les espaces SGA aux soldes de H&M.

Ah, on est bien loin des Souffrances du jeune Werther, qui déclarait: "Elle est sacrée pour moi ; tout désir se tait en sa présence. Je ne sais ce que je suis quand je suis auprès d'elle : c'est comme si mon âme se versait et coulait dans tous mes nerfs" (Goethe).

Quel est le but d'aimer petit et sans ambition? Se protéger, garder le contrôle? Autant avoir le coeur sec. Le vrai romantique est angoissé, torturé, il a une peur panique de ne pas être aimé en retour, mais il jette néanmoins son coeur dans la bataille, il prend tous les risques, et il s'exprime, avec ses propres mots. Peu importe qu'il soit gauche ou qu'il n'ait pas le talent de Lamartine, s'il est déraisonnable, imprévisible, incohérent, touchant. Et il n'a nul besoin de panneaux publicitaires.

Ceci dit, si un homme tient absolument à dépenser CHF 5'000.- pour me déclarer sa flamme, rien ne me fera plus plaisir qu'un poème de son cru, même maladroit, même griffonné sur un post it. Il suffira de l'accompagner d'un bon cadeau du montant cité, à dépenser chez Louboutin, rue du Rhône.

"Je traite mon coeur comme un petit enfant malade. Je lui cède en tout" (Goethe, encore).

Photo: ©TdG

17/12/2011

Ne fais pas attention au désordre...

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"Ne fais pas attention au désordre", grogne mon ado,

sans lever les yeux de son match de foot virtuel.

Tout le mal-être de ses 16 ans étalé sur le sol, sur le lit.

Une explosion de linge, de bouteilles en pet, d'assiettes vides.

Je me retiens d'interpréter, de m'inquiéter, de ranger.

"Je m'y sens bien", assure-t-il.

 

"Ne fais pas attention au désordre" me prévient-il en ouvrant la porte.

C'était comme ça bien avant que j'arrive.

Une nature morte de restes de vie.

Deux verres à pied, dont un aux bords marqués de rouge.

Des mégots de Gauloises à peine entamées.

Des feuilles de papier froissées, souillées de mots rageurs.

"Reste, mais ne touche à rien", dit-il.

 

"Ne fais pas attention au désordre", me menacent les architectes.

Condition pour continuer de profiter de mon appartement après travaux.

La rénovation et la surélévation de mon immeuble sont pour le bien commun.

Deux ans d'ouvriers, d'échafaudages, de containers.

Un mois sans salle de bain, puis un mois sans cuisine.

"Vous aurez un point d'eau", me rassurent-ils.

 

"Ne fais pas attention au désordre", me dit Michèle Künzler dans la presse.

Il faut s'armer de patience, paraît-il, pour s'adapter au chaos.

Les usagers des Transports publics sont des enfants gâtés.

Ils ne voient pas les avantages à long terme.

Et les TPG reçoivent de nombreux messages de félicitations.

Je me réfugie dans ma Matrix, et je fume dans les bouchons.

"Tout ira bien", disent-ils.

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16/12/2011

Tu veux faire quoi quand tu seras grande?

 

15336796.jpegIl y a eu cette envie d'être grand chef étoilé, sans passer par la case cuisinier.

Toute mon enfance j'ai vu mon père derrière les fourneaux, à mijoter amoureusement daubes, blanquettes, rognons, morue à la biscayenne et autres tripes à la mode de Caen. Ginette Mathiot était pour moi la femme idéale. "Je sais cuisiner" me narguait-elle en couverture. Elle avait même le culot de faire sauter la planète entière dans une poèle à frire, en talons et tablier à fleurs. Elle me promettait de m'apprendre 600 recettes faciles de 49 pays "tout en restant chez soi". Quelle perspective alléchante. La femme moderne connaît tout du monde, mais reste chez soi, dans sa cuisine. C'est à cause d'elle que j'ai atterri à 16 ans dans les cuisines du Lausanne Palace. Une semaine à tuer des truites en leur fracassant la tête sur le rebord d'un comptoir en inox, une semaine à couper des tonnes d'oignons pour une soupe de banquet, une semaine à faire 10 kilos de mayonnaise d'un coup dans un mixeur géant digne de Star Trek. Le tout en deuxième sous-sol, sans fenêtre. La cuisine familiale et les promesses de Ginette étaient loin, très loin. Aussi loin que la cuisine du haut, celle de la mise en place, où l'on dispose artistiquement les ingrédients déjà émincés dans des assiettes élégantes. Ceux du haut, c'étaient les artistes, qui peignent les toiles à coups de poivrons ciselés, de champignons en duxelle, de carottes en julienne, de crevettes décortiquées, de poulet émincé. Ceux du bas, c'étaient les petites mains, qui préparent les pigments pour les maîtres. Qui coupent, qui tuent, qui pleurent, qui suent.

Après une semaine à trancher, notamment mes doigts, l'envie d'être grand chef est passée.

Il y a eu cette envie d'être esthéticienne, génie du maquillage, sans passer par la case du traitement du pore dilaté.

Adolescente, j'ai vu ma mère recevoir tous les mois le catalogue de vente par correspondance Yves Rocher. Plein de petits bons à découper, à coller dans des cases pour passer commande, comme des gomettes dans un album. De cadeaux par milliers pour tout achat du moindre rouge à lèvres. Des promesses de beauté éternelle, des crèmes miraculeuses. Des gammes entières de produits déclinés à partir du lilas ou du chèvrefeuille. Un vrai rêve de petite fille. J'ai harcelé ma mère des années pour qu'elle m'emmène à la source de toute cette magie, je veux dire l'Usine Yves Rocher en Bretagne. Tel Charlie qui rêve de rencontrer Willy Wonka à la chocolaterie, je rêvais de rencontrer Yves Rocher dans son usine. Je l'imaginais se baladant dans une barque dorée sur une rivière d'eau de toilette, commandant d'un geste de multiples nains affairés à façonner à la main savons et rouges à lèvres. Mais Yves n'existait pas, et les grosses machines bruyantes et inquiétantes ne ressemblaient en rien à des nains malicieux. L'énorme sac d'échantillons ne suffit pas à me faire garder la foi.

Après avoir pressé le dernier petit sachet d'échantillon de crème de jour et fini la dernière mini savonnette, l'envie d'être esthéticienne est passée.

Il y a eu cette envie d'être grand reporter, sans passer par la case journaliste à la locale.

Jeune adulte, j'ai écrit, et encore écrit. D'abord, je voulais être écrivain, mais ça contient trop de mots, un livre, et j'étais pressée de réussir. Je m'essayais aux nouvelles. J'ai même gagné un prix d'écriture une fois. Un voyage à Zurich en avion pour visiter les studios de la télé. Avec repas à la cafèt. J'étais tellement fière. C'est alors que mon père, entre deux fonds de sauce, me suggéra le journalisme. "Pour toi qui aimes faire court, tu seras servie", me disait-il. "Ton rédacteur en chef sabrera systématiquement la moitié de tes textes". A l'uni, j'appris à mes dépens que le journaliste de base ne donnait pas son opinion. Il relatait des faits, de façon concise. Très concise, même, si possible.

Après un semestre à apprendre à rapporter des nouvelles insignifiantes tout en fermant soigneusement sa gueule, l'envie d'être grand reporter est passée.

Il y a eu cette envie d'être payée pour parcourir le monde, sans passer par la case hôtesse de l'air.

Il y a quelques années, j'ai rêvé de travailler pour le guide du routard, et de tester à l'oeil les hôtels, les restaurants, les musées du monde entier. Mes copines me disaient: "Tu veux voyager? Deviens plutôt hôtesse de l'air!". Mais comme mon père me répétait souvent que si je ne travaillais pas bien à l'école, je finirais boniche dans un avion, je n'avais pas la moindre velléité de servir des plateaux repas à 10'000 pieds dans un espace confiné. Et pourtant.... j'ai testé, pendant trois jours sous l'oeil avide d'une caméra de TF1, les joies du service à bord. Engoncée dans une robe bleue et blanche qui me vieillissait de 10 ans, j'ai oeuvré sur des vols charters, entre Paris et Dakar. J'ai supporté les passagers aux mains baladeuses qu'il faut ménager, les passagers angoissés qu'il faut materner, les passagers exigeants devant lesquels il faut s'écraser (ah non, pardon, le mot "s'écraser" est interdit dans le manuel de la parfaite hôtesse). J'ai attendu comme un chien dans sa niche la petite lumière bleue de l'"appel passager", j'ai mis les doigts sur les bords des verres en servant à boire (un crime), j'ai mélangé le thé et le café, j'ai dormi assise sur un strapontin, j'ai vendu des parfums hors taxes, j'ai distribué des patchs de nicotine et des aspirines. Le moindre de mes gestes a été filmé, disséqué, monté puis montré à la télé, dans "Vis ma vie". "Catherine saura-t-elle s'adapter?", se demandait Laurence Ferrari. "Rien n'est moins sûr", concluait-elle en lançant le reportage.

En effet Laurence, l'envie d'être hôtesse de l'air n'est pas venue, et celle de voyager pour le guide du routard est passée.

Aujourd'hui je suis grande (1m85 en fausses Louboutins), je ne suis ni cuisinier, ni esthéticienne, ni grand reporter, et je ne parcours pas le monde gratuitement. Mais je mijote des apéros pour mes amis, je passe une heure à me maquiller tous les matins, je tiens une chronique dans GHI, et je ne manque pas de m'envoyer en l'air de temps en temps. On pourrait dire que j'ai presque réussi ma vie.

 

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09/12/2011

Un parfum

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Quelques phéromones artificielles captées de trop près.

Mêlées aux relents du désir inavoué, elles enivrent.

Les pieds glissent, les gestes se perdent, se confondent.

On surnage en surface de cette peau qui électrise, qui fait écho.

On aimerait s'y noyer, mais le besoin d'air est finalement plus fort.

Pourtant, la réalité se brouille, les résolutions s'effacent.

Tour à tour violence et douceur, jouissances et peurs.

Des allers et des retours, des aléas et des retournements.

Des fuites sans suites, des élans toujours éphémères.

Cette absence qui hurle, ce silence qui nous poursuit.

Les regards qui se baisent, même si les mots s'affrontent.

Ces mots qui nous étranglent, qu'on crache, qu'on finit par vomir.

Abandonner ou s'abandonner?

Jusqu'au prochain nuage odorant.

Celui qui nous fera replonger.

Et recommencer.

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26/11/2011

Un père pédant raconte à sa peronnelle de fille le jour de sa naissance...

Le plus beau cadeau que mon père m'ait fait.... le récit de ma naissance.

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Quand le dix-neuf le jour se leva sur Marseille,

Un mistral léger agitait le soleil.

 

Son souffle chevauchait les arbres du Prado

Et blanchissait à peine le bleu pâle des eaux

Où les îles émergeant dans le petit matin

Se couronnaient bientôt d'une frange d'étain.

 

Mars avait renoncé à son humeur fantasque

Et souriait enfin en soulevant son masque.

Et moi je m'éveillais songeant à mon labeur,

Esclave gémissant qui maudit son malheur.

 

O fortune sévère, ô destin tout-puissant

Qui avez fait de moi un vendeur de pansements!

J'allais par toute la ville grimpant les escaliers

Toujours suppliant et toujours humilié.

 

Ployant sous le fardeau de ces objets infâmes

J'écumais les cités en escroquant les femmes.

Victimes trop candides qui cassaient leurs croustilles

Et me donnaient trois francs pour nourrir ma famille.

 

Famille? Non, point encore, Car nous n'étions que deux,

Pauvres et innocents, pour tout dire, bienheureux,

Créatures ignorantes, soumises à la Nature

Qui nous poussa bientôt à la progéniture.

 

C'est pourquoi, ce jour-là, à Sainte-Marguerite,

Ta mère, la sainte femme, ô qu'elle a du mérite!,

Sur le petit lit blanc d'une modeste clinique

S'apprête à mettre au monde la maman de Loïc.

 

Oui, c'est le dix-neuf mars, et l'on m'en avertit.

Dans le tram, aussitôt, bondissant, je partis.

Il n'était pas six heures et le soleil encore

De ses rayons ultimes éclairait le décor.

 

La science n'avait point trouvé l'échographie,

Et le mystère régnait aux portes de la vie.

Tout revêtu de blanc, tout tremblant d'émotion

On me fit assister à la parturition

Sur l'ordre impératif d'une sévère sage-femme

Dont les yeux courroucés semblaient jeter des flammes.

 

O tu ne tardas point à venir en ce monde!

Tu semblais bien pressée de te joindre à la ronde.

Nous pleurâmes, je l'avoue, quand pour la première fois

Tes cris nous firent comprendre que nous étions bien trois.

 

C'était un dix-neuf mars, il y a vingt-neuf ans,

Le mistral en soufflant a fait fuir le temps

Mais la mer toujours s'illumine et se teint

Des feux éblouissants du soleil qui s'éteint.

 

Jean Armand, 19 mars 1995.

 

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