UA-73135419-1

21/11/2013

Chronique d'une journée aux Urgences

hug_zoom945.jpgSept heures. C'est le temps qu'il m'a fallu pour lire deux livres entiers, aux Urgences des HUG, en attendant patiemment qu'on me dise que je n'étais pas en train de mourir d'un AVC. Cela faisait plus de 10 ans que je n'avais pas mis les pieds dans ce service où se côtoient la souffrance, la misère, l'inquiétude, ou simplement le besoin d'attention. 

A l'entrée déjà, le cadre est posé. Vous faites la queue, debout, en attendant de raconter vos petits bobos, ou vos vrais malheurs. Comme la réception est à quelques mètres seulement de l'entrée, la file s'étire et se tord pour ne pas se retrouver happée par la porte tournante automatique. Chancelante et prise de vertiges, vous vous demandez pourquoi on ne pourrait pas imaginer -soyons fous- un automate qui cracherait des numéros, et qui permettrait de s'asseoir en attendant son tour. Mais ce concept (ô combien révolutionnaire) n'a pas encore franchi le seuil de l'hôpital. Dans 20 ans, peut-être, quand il aura bien fait ses preuves ailleurs, à la Poste, aux guichets des TPG ou à ceux des CFF. En vous faisant ces réflexions audacieuses et créatives, vous avancez tout de même, à petit pas, vers la prise en charge. Non, pardon, pas encore. Vers le dispatching qui va vous trier selon la gravité de votre cas. 

Au bout de 30 minutes d'attente sur vos deux pattes peu fiables, l'infirmière vous hèle d'un "Suivant!" très réconfortant et chaleureux. Vous avez mal ici, vous avez mal là, tout est noté. Puis vous attendez, encore, cette fois affalée dans un coin sur une chaise roulante, l'inscription administrative. Après avoir décliné votre identité, assurance et domicile d'une voix chevrotante, cartes à l'appui, vous voilà sommée de suivre la ligne orange. Enfin! Si on vous attribue la couleur orange, c'est que votre cas va être traité rapidement, vous dites-vous, pleine d'espoir. L'orange n'est-il pas la couleur du danger? Comme vous vous imaginez en train de saigner du cerveau depuis votre arrivée, vous vous sentez enfin comprise. 

Vous suivez donc la ligne orange, un petit bracelet autour du poignet. Ca y est, vous êtes dans le système, fichée… Vous existez en tant que malade à l'article de la mort (selon vous). Mais au bout de la fameuse ligne orange, vous ne trouvez pas le paradis. Juste un couloir, avec des fauteuils. Ils sont tous occupés, certains malades en occupant même deux, endormis ou tendus dans la douleur. Tous ont l'air fossilisés. Après une heure d'attente, debout, puis de guerre lasse assise à même le sol, à regarder de jeunes internes passer et repasser sans vous jeter un regard, vous avez compris. Vous êtes là pour longtemps, très longtemps. Pour tenter de distraire votre esprit de ce possible AVC en train d'inonder votre cerveau, vous sortez votre liseuse, pensant avancer d'un chapitre ou deux dans votre dernier bouquin en cours. 

Quand vous arrivez à la dernière page, deux heures plus tard, votre nom résonne enfin dans le couloir. On vous appelle, on va s'occuper de vous! Tout de même, à Genève en 2013, on ne va pas vous laisser mourir seule dans un couloir sous des néons blafards! On vous parque dans un box, où vous attendez encore une bonne trentaine de minutes en comptant les trous du faux plafond. Le jeune interne qui finit par arriver n'a pas encore réussi à faire pousser sa barbe, mais il semble fier de sa blouse blanche (il doit la porter depuis hier, vous dites-vous). Après quelques questions dont les réponses semblent le laisser perplexe et des jeux amusants à se toucher le nez, marcher sur une ligne invisible et suivre un stylo des yeux, il décide de vous confier à une neurologue. 

De nouveau 30 minutes à compter cette fois les failles du mur. Puis une jeune femme blonde à l'accent allemand vous repose les mêmes questions et souhaite vous faire repasser les mêmes tests. "J'ai déjà tout dit à votre collègue, c'est écrit dans le dossier bleu, là", osez-vous avancer, avant de vous taire et d'obtempérer sous la menace d'un regard noir. 

Pour vous punir de votre effronterie, on vous renvoie à nouveau dans le couloir encombré. "Non! Pas dans le couloir de la mort!", criez-vous intérieurement, un brin hypocondriaque tout de même. Pendant les deux heures qui suivent, vous entamez votre deuxième bouquin. Votre liseuse électronique et son immense bibliothèque intégrée est votre meilleure amie, surtout depuis que votre téléphone portable est mort (le lâche). Vous ne pouvez même pas vous apitoyer sur votre sort sur votre profil Facebook et susciter de la compassion virtuelle. Vous êtes malade, vous êtes seule, et vous attendez. Jamais le mot "patient" n'a eu pour vous autant de sens. 

Vous êtes arrivée à midi, il est maintenant 18h30, et toujours rien. On vous ignore royalement, vous et votre terrible AVC en puissance. Sur une impulsion, vous vous emparez de votre manteau, foncez à la réception de la "zone orange", et déclarez que vous vous en allez. Vous avez faim, vous avez des choses à faire, et puis c'est tout (et vous avez envie de fumer une cigarette, mais chut). Autant mourir à l'air libre, ou à la maison, si vous arrivez jusque-là. Ah, votre coup de gueule déclenche enfin un appel téléphonique pour vous faire passer un scanner. Miracle!

A 19h30, vous voilà enfin libre. Au milieu de la rotonde, vous inspirez, et vous allumez cette cigarette dont vous rêvez depuis 7 heures. Avec pour seul bagage un "anévrisme sentinelle pas complètement écarté", vous marchez la tête haute, espérant ne pas avoir à revenir aux Urgences avant très longtemps. En reconnaissant toutefois que, même s'il vous a fallu poireauter pendant presque une journée entière, vous avez pu avoir accès à un médecin, un neurologue et un scanner. En arrachant votre bracelet en plastique, vous vous dites que vous avez de la chance, après tout. 

21/10/2013

Censurée par Facebook pour avoir publié la photo de l'amende d'Eric Grassien

1374629_10201456175380332_1225909280_n.jpgSuite à mon dernier billet informant de l'amende de CHF 1'060.- reçue par Eric Grassien, le tétraplégique qui avait campé plus de 50 jours sur la place des Nations cet été, j'ai eu l'outrecuidance de publier sur mon profil Facebook la photo de ce document, afin de confirmer le contenu de mon billet. Mal m'en a pris! Moins de 24h plus tard, cette publication était signalée et dénoncée au réseau social en tant que "contenu inapproprié" et supprimée. Dans la foulée, mon accès a été bloqué pendant douze heures. 

L'anonymat des personnes en dénonçant d'autres sur Facebook étant garanti, je n'ai aucun moyen de savoir qui a signalé cette publication ni pour quels motifs. Mais le plus étrange est qu'une simple amende que le destinataire avait accepté de voir publiée et ne mentionnant pas son adresse ne semble pas correspondre aux critères permettant un retrait, à savoir (selon les conditions générales): 

Violence et menaces
Suicide ou blessures à son propre encontre
Intimidation et harcèlement
Discours incitant à la haine
Nudité et pornographie
Identité et confidentialité (coordonnées ou d’autres informations personnelles)
Propriété intellectuelle
Hameçonnage et courrier indésirable

Pourtant, le couperet est tombé et j'ai été censurée sans préavis. J'en déduis que le fait de rendre public cette image (pourtant largement relayée par d'autres membres du réseau et également publiée sur le blog d'Haykel Ezzeddine) a fortement dérangé. Qui? Mystère! Pourquoi? Si on peut admettre que "la loi est la même pour tous" et qu'Eric Grassien, tout handicapé qu'il soit, ait effectivement "refusé de circuler" (notez l'ironie de la chose), le hasard du calendrier n'arrange certainement pas tout le monde, même si le service des Contraventions continue de faire son travail (et bien heureusement) sans tenir compte des enjeux électoraux. 

Cette affaire de censure que j'estime injustifiée a eu autant de retentissement que celle de l'amende elle-même et a été relayée et commentée par de nombreuses personnes, y compris par les médias. Entretemps, Eric Grassien a fait opposition. Affaire à suivre, donc. 

RSR La Première, le 12:30: http://www.rts.ch/audio/la-1ere/programmes/le-12h30/52860...

RTS1 Téléjournal de 19:30: http://www.rts.ch/video/info/journal-19h30/5305956-eric-g...

RSR La Première, la chronique satirique de Pascal Bernheim: http://www.rts.ch/video/la-1ere/pascal-bernheim/5305449-s...

Photo: ©Haykel Ezzeddine

16/10/2013

Plus de CHF 1'000.- d'amende pour Eric Grassien!

2289204388.jpgEric Grassien est un handicapé genevois qui avait campé pendant plusieurs semaines sur la place des Nations au mois de juin 2013 pour réclamer un logement adapté à son handicap. Il avait subi sans perdre sa motivation le froid, la pluie et la grêle, mais avait également reçu de nombreux soutiens, sous la forme de repas, de matériel de camping et de visites. 

Grâce à une mobilisation intense de ses amis et du blogueur Haykel Ezzeddine qui avait consacré pas moins de 19 billets à la situation désespérée d'Eric, une solution avait fini par lui être proposée dès le 15 août: un petit appartement vétuste, très sale et nécessitant des travaux. 

Aujourd'hui, cette personne est condamnée à payer une lourde amende de CHF 1'060.- pour occupation illégale d'un espace place des Nations du 5 au 23 juin 2013 (selon la lettre qu'il a reçue hier du Département de la sécurité de l'Etat de Genève, datée du 9 octobre 2013). Le manque de compassion et de compréhension des autorités est révoltant et laisse pantois. 

Photo: ©Haykel Ezzeddine

Lire aussi: http://planetephotos.blog.tdg.ch/archive/2013/10/16/une-c... (avec photos de la lettre)

15/10/2013

La marge humaine

indemini_1_0.jpgLe récent aveu de "burn out" du comédien Thierry Meury dans la presse m'interpelle par son courage et sa sincérité. Il devrait nous permettre de nous remettre en question et nous poser toutes et tous cette question essentielle: "Et moi, est-ce que je cours le risque d'un burn out?".  Quel que soit notre domaine d'activité, ayons la lucidité de réaliser que la réponse sera, sauf si l'on s'est entièrement extrait du monde dit moderne, presque toujours "oui". 

Il est en effet de bon ton dans notre société trépidante de "poursuivre ses rêves", de "tout donner", et pas seulement au niveau professionnel. Nos vies peuvent difficilement être abordées en dilettante ou avec une certaine paresse, sous peine de se voir accusés de "ne pas faire les choses à fond", ou de "ne rien faire jusqu'au bout". Au-delà de la productivité que l'entreprise peut nous réclamer, nous nous imposons également de plus en plus d'être compétitifs dans tous les aspects de nos vies. La perfection est notre pire ennemi, et nous la nourrissons au quotidien de notre propre vitalité. 

Au-delà des enjeux professionnels, les réseaux sociaux peuvent également jouer un rôle dévastateur dans la spirale qui mène au burn out. Nos comptes Facebook, Twitter, Tumblr (et j'en passe) se doivent d'être alimentés, nourris, tels une bête féroce jamais rassasiée. Pourquoi? Parce que nos profils virtuels sont notre image donnée au monde, une image qui se doit d'être dynamique, productive, curieuse, avec des opinions, des prises de positions, des indignations, des loisirs, des amis, de bon repas, de belles vacances, des réussites professionnelles, des amours flamboyants. Ces leurres peuvent être, pour les plus fragiles d'entre-nous, des bouées qui maintiennent notre estime de nous-même à flot. 

Alors, en renonçant à des engagements et en s'éloignant pour s'offrir un espace de solitude, Thierry Meury a pris la bonne décision. Se donner du temps pour vivre, développer son imaginaire et sa créativité, ne rien faire ou même mal faire, est essentiel. Mais cela impose d'abandonner le culte des valeurs matérielles, de renoncer à certaines rentrées financières, et d'aller vers une certaine frugalité. 

On souhaite souvent à la victime de burn out de "se requinquer" et "revenir en pleine forme", c'est-à-dire de pouvoir reprendre le rythme effréné que ses engagements lui imposaient avant la "rupture". Mais comme pour un régime efficace sur le long terme, rien ne sert de s'affamer pour reprendre ensuite une alimentation riche, car le corps se "vengera" en réagissant violemment et nous entraînant dans une spirale dont il sera difficile de sortir. Oui, l'effet "yo-yo" ne touche pas seulement le corps, mais aussi l'esprit. C'est donc un changement de vie profond qui devrait s'imposer, avec de nouvelles valeurs. Savoir dire "non" ou "stop" avec comme seule justification que l'on veut se préserver, et garder du temps pour la paresse, les divagations et les errances. 

L'utopie, le rêve à atteindre, ne seraient-il pas une certaine bienveillance envers nous-mêmes et nos faiblesses? Notre éthique personnelle pourrait être de s'accorder cette "marge humaine" chère à Romain Gary, ce refuge dans lequel l'approximation est reine. Elle nous permettrait de lutter contre une société envahissante et de nous protéger contre la tentation d'une ambition dévorante. La maladresse, l'à-peu-près, le renoncement, l'abandon, ne seraient-ils pas au fond nos vraies libertés, dans le sens où ils nous accordent un espace pour exprimer notre humanité et conserver notre dignité? 

"Saboteur de l’efficacité totale et du rendement absolu, iconoclaste de la sueur et du sang érigés en système de vie, il allait faire tout son possible pour que l’homme demeurât à jamais comme un bâton dans ces roues-là. Il défendait une marge où ce qui n’avait ni rendement utilitaire ni efficacité tangible mais demeurait dans l’âme humaine comme un besoin impérissable, pût se réfugier".

Romain Gary, Les racines du ciel

Source d'inspiration (à lire absolument): "Romain Gary ou l'humanisme en fiction" de Nicolas Gelas (éditions L'Harmattan). 

26/09/2013

Plaidoyer pour Nabilla

nabilla-tue-chien-hawaii.jpg

A priori, je ne trouve absolument rien d'intéressant à cette jeune fille, ou en tout cas à l'image qu'elle transmet et qui est surexploitée jusqu'à la lie par les médias. "Bimbo/cagole à gros seins sans rien dans la tête", voilà tout ce qu'on croit savoir d'elle. Mais à force de la voir jouer malgré elle le rôle du "François Pignon" de la télé bobo parisienne et être invitée à une multitude de "dîners de cons" sur petit écran (Canal+ en tête), je la prendrais presque en pitié. 

Certes, elle n'a encore rien fait à part dire des bêtises dans une émission de télé-réalité, et elle n'est pas en reste pour continuer d'en dire à chaque fois qu'elle ouvre sa jolie bouche. Alors, jusqu'à la nausée, on lui pose qui les questions qui la feront trébucher, on se gausse entre gens de bonne compagnie, et devant elle, de ses réponses forcément savoureuses, on se repaît de chacune de ses réactions hors sujet, et on espère que c'est là, ce soir, sur ce plateau, que viendra la phrase culte suivante, celle qui pourra être reprise dès le lendemain dans tous les médias (en citant l'émission qui aura réussi à la susciter, marketing oblige). Ah comme on aime la railler et la descendre, cette starlette qui n'a rien fait de significatif! Ah comme ça fait du bien de se vautrer, à ses dépends et en public, dans sa bien-pensance! 

Comme on prend un plaisir malsain à savourer sa chance d'être en vie devant des faits divers sordides, on aime de même s'assurer et se rassurer de sa propre intelligence face à Nabilla. La jalousie de ceux qui se targuent de talent méconnu et incompris côtoie le désir coupable de ceux qui bandent devant ses seins refaits et sa bouche pulpeuse, tout en se défendant de succomber à ses attraits aussi artificiels qu'attirants. 

Il n'empêche que Nabilla, en ne faisant rien à part être partout, fait son bonhomme de chemin, en défilant pour Jean-Paul Gaultier, toujours à l'affût des "tendances" du moment qui pourraient lui donner un peu de visibilité médiatique (et là, dans une robe sublime, elle a fait un sans faute sur le podium, clouant pour un instant le bec de ses détracteurs), ou en publiant un livre plein de vide mais qui se vendra. 

Je ne suis de loin pas la seule à essayer de faire passer sa nausée en prenant le contrepied: contre toute attente, le nouveau magazine féministe "Bridget", concurrent un peu plagiaire de Causette, vient également de publier un plaidoyer vibrant en faveur de la bimbo (et de sa "cousine" la blonde Zahia). Défendre Nabilla, le nouveau trend de la boboitude médiatique qui tente d'avoir toujours un coup d'avance? Peut-être… Après tout, il faut bien trouver de nouveaux angles. 

Reconnaissons tout de même que Nabilla a l'art, sans efforts et tout naturellement, de jouer avec les réseaux sociaux et les médias. Une photo Instagram avec son amoureux par ci, une petite bagarre de rue par là, elle aurait à son service le meilleur des conseillers en communication qu'elle ne ferait pas mieux pour maintenir la fièvre initiée par un simple "allo, quoi". On l'accuse de brasser de l'air et d'en avoir à la place du cerveau, mais on ne peut pas s'empêcher d'en parler. Le vide est créé non pas par la demoiselle elle-même, mais bien par ceux qui le dénoncent avec comme objectif de "faire de l'audience". Mais attention, le dîner de cons finit toujours pas se retourner contre ses hôtes. 

Alors chapeau la miss, tu n'as encore rien fait qui puisse susciter une admiration sincère, rien prouvé sinon ta faculté à faire parler de toi, et rien montré à part ton décolleté, mais par tes frasques attendrissantes et à cause de l'opportunisme dégueulasse de ceux qui soufflent avec rage et avidité sur le buzz qui les fait vivre (et toi avec), tu as en tout cas donné à une obscure blogueuse sur le retour de ta région (et qui ne regarde pas la télé) l'envie de te défendre.