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26/05/2012

Se regarder vivre

3406690.jpegOn se suit. Pas dans la rue, non. Pas de pas pressés qui battent le bitume, de talons qui claquent, de regards furtifs, d'accostages, de rencontres. On se suit, mais sur facebook, Twitter, Instagram, Pinterest, Google+ même, pour les plus solitaires. On se regarde vivre, et par là on croit se connaître. Parfois même on se connaît vraiment, mais on ne s'appelle pas, on ne se voit pas. Nul besoin, puisqu'on se suit.

En pathétiques et vaines gesticulations rythmées par les clics de souris et les touches effleurées, ces êtres au teint bleui par la lumière artificielle ne poursuivent que des ombres, des reflets, des écrans de fumée. Ils ne cernent rien, ne saisissent rien entre leurs doigts endoloris. Les présences virtuelles, en mots qui enjolivent et images qui mentent, leur glissent entre les phalanges.

Tous ces courts métrages de présents pétris d'exagérations et de faux-semblants sont projetés en miroir, à destination d'amis suiveurs avides. On se rassure, on remplit des murs, on jette des pensées pré-mâchées en pâture, on montre tout ce qu'on voit, filtré, encadré, et en format carré. Tout se ressemble, se mélange. Mais ça remplit son office, celui de remplir tout court.

Le sens, pixellisé, s'est dilué, puis perdu. Mais tant qu'on se suit, on garde l'illusion du lien, et on contourne sa solitude. On ne s'est pas appelés, on ne s'est pas vus, on ne s'est pas humés, on ne s'est pas touchés, on ne s'est pas aimés. On se regarde vivre.

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10/05/2012

Déconnectée

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Il est mort. Comme on ouvre machinalement maintes fois le frigo, espérant que quelque douceur se matérialise à coté du bocal de cornichons orphelin, je le sors, le tourne et le retourne. L'écran noir reflète mes traits sous tension. Vivant, il me donne un sentiment de liberté. Mort, il fait office de miroir, me mettant face à ma dépendance.

"Royal, on va pouvoir se joindre plus facilement", m'avait pourtant dit la voix masculine à l'autre bout du lourd combiné en 1997. C'était mon premier portable, et il tenait à peine dans mon mini sac à main. Puis, de clapet qui claquait en antenne rétractable, il est devenu "smart", rendant obsolète mon agenda rose avec répertoire et porte-cartes, ma montre, mon carnet de notes, mon appareil photo, ma carte routière usée aux pliures, mon ipod. Ma mémoire vive. Un insidieux transfert de compétences entre mon cerveau et un objet unique.

Autour de moi dans le bus, on tapote, on parle, on rit, on consulte, on publie, on s'isole de ceux qui sont là pour se donner à ceux qui sont ailleurs. Moi, je suis seule, silencieuse, les mains inertes, le regard s'attardant sur le triste paysage. Déconnectée. Je suis en retard mais je ne peux pas prévenir. J'ai oublié le nom de la personne que je dois voir, mais je n'ai pas accès à mon agenda. Je ne trouve pas la rue, mais je n'ai pas accès à mon GPS. Perdue, mon réflexe de me tourner vers mon assistant universel reste vain.

Sur le trajet du retour, enfin, je ne pense qu'à lui. Le cordon ombilical. Je le trouve traînant sur le sol, indifférent à mon hypoxie. Je branche fébrilement, puis observe, émerveillée, le retour à la vie. L'écran s'éclaire. Je soupire. Je respire. Je suis connectée.

Je pourrais qualifier ces quelques heures de black out de "royales". Vous parler de liberté, de soulagement, de paix. Mais ce serait mentir. Je ne sacrifierai pas la vérité à une figure de style en forme de clin d'oeil. La vérité? Non joignable, sans le monde à portée de touches et de voix, je me sens nue, démunie, anxieuse. Non joignable, le temps et l'espace m'appartiennent, certes. Mais paradoxalement, je n'existe plus.

17/02/2012

La peur du vide virtuel

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Etranges réactions que celles constatées après avoir entièrement vidé mon profil facebook de 5 années d'activité intense. Incompréhension, méfiance, regrets. Mais aussi félicitations et remerciements de donner cette impulsion, cet exemple. Ne maintenir que 2 ou 3 publications, et supprimer au fur et à mesure les posts datant de plus de 24h n'est pas anodin. On impose un nouveau rythme, celui de l'instantanéité, sans histoire, sans traces. Et ça dérange. Sur facebook, on aime garder, compiler. On aime fouiller, chercher, retracer, parcourir. On aime surveiller, espionner. Par là, on croit connaître, maîtriser.

Il semble que certains se sentent dépossédés ou même trahis par la suppression quotidienne de mes publications. On coupe net des conversations lancées sur notre mur. On ne laisse pas le temps aux retardataires de réagir. On accueille les visiteurs dans une zone qui devrait nous mettre à nu, mais qui se révèle presque, ou totalement, vierge. Et cela donne le vertige aux amis virtuels, parfois.

Ils pensaient découvrir facilement qui on est, ils n'en sauront rien, ou si peu. Notre histoire est redevenue la nôtre. Les preuves de nos états d'âme, de nos coups de gueule comme de nos coups de coeur, ont disparu. Seuls nos vrais amis, ceux qui les ont vécus avec nous, en vrai, s'en souviennent. Aucun CV compromettant pour les employeurs potentiels, aucune révélation croustillante pour les journalistes curieux, aucune information personnelle pour les dragueurs du net. Mais des échanges tout de même, des partages, au jour le jour.

Avec cette nouvelle approche, assez peu courante sur les réseaux sociaux, je nage dorénavant à contre courant. Elle m'a été inspirée par un autre profil, qui m'avait déstabilisée quand je l'avais découvert, il y a près de trois ans. Mais fascinée aussi. Aucune prise, sinon quelques photos. Présent sur le réseau social, tout en gardant une part de mystère. Tant à découvrir de l'autre, sans la petite phrase parasite, qui ponctue -et interrompt parfois- les conversations d'un "oui, je sais, je l'ai vu sur ton profil facebook".

Ce contrôle de mon image virtuelle me titillait. C'était pour moi un objectif à atteindre. "Un jour, je l'effacerai entièrement. Ce sera un lâcher-prise salutaire, lorsque j'aurai admis que ce que je suis va bien au-delà de ce que je montre. Et que ne rien montrer ne signifie pas ne pas être", disais-je dans un autre billet.

La prise de conscience a été difficile, dans un contexte houleux. Mais c'est chose faite, et je n'ai plus peur du vide virtuel.

12/02/2012

Screenwise, ou le prix de la servitude volontaire

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Sur Facebook, les internautes ont depuis longtemps compris qu'ils acceptaient implicitement de se faire espionner et de partager leurs données et habitudes pour pas un rond. Google, de son côté, leur propose désormais 25 dollars par an pour se mettre volontairement à poil et vendre leur vie virtuelle. Quel progrès. Au moins, ça a le mérite d’être clair.

"Help Us Make Google Better", leur demande-t-on, avec des majuscules, dans un vibrant appel. Ce "programme", appelé Screenwise, vise à mieux comprendre comment les gens utilisent internet, quelles sont leurs attentes, leurs habitudes. "Afin de fournir une meilleure expérience aux utilisateurs", explique Google. On en saura pas plus, la firme n'apportant aucune explication ni aucune garantie quant au contenu des données collectées, leur utilisation, leur partage ou leur revente à des tiers.

Ceux qui choisissent de devenir cobayes (ou "panelists", c'est plus chic) devront avaler à sec le virus espion "Screenwise" sous la forme d'une extension à télécharger. Celle-ci enverra alors à Google toutes les informations concernant les sites visités et les interactions avec ceux-ci.

D'autre part, Google précise que les internautes peuvent "participer à cette expérience" dès l'âge de 13 ans, au mépris, sans doute, de toute légalité. Il serait d'ailleurs intéressant de savoir combien de ces "moutons" qui se sont précipités sur l'offre douteuse sont des mineurs. Et combien ont informé leurs parents de la vente à bas prix de leur intimité.

Le plus surprenant, c'est que Google affirme être submergé de demandes, au point d'avoir dû stopper pour l'instant les inscriptions. Quelle motivation, au-delà de 25 dollars à faire valoir sous la forme d'un bon cadeau sur Amazon, peut bien pousser tant d'internautes américains à accepter de se faire fliquer de la sorte?

Ont-ils le sentiment de participer à la grande aventure de l'évolution d'Internet? De se rapprocher du Maître Google et d'être touchés par sa lumière quasi divine? Cela satisfait-il un besoin de reconnaissance, parce que Google s'intéresse à eux et avoue avoir besoin d'eux, à la manière du petit frisson de plaisir que peuvent ressentir certains quand on les appelle pour un sondage ou qu'on les arrête dans la rue pour un microtrottoir?

A la lecture de nombreuses réactions sur des forums spécialisés, on a le sentiment que les internautes ont baissé les bras quant à la protection de leur vie privée. Ils ne se font aucune illusion à ce sujet et se savent déjà suivis à la trace, via les réseaux sociaux, les cookies, etc. Alors, "autant que ca rapporte de l'argent", disent-ils. Même 25 misérables dollars, lâchés au compte-goutte à coups de 5 dollars par trimestre de pantalon gardé aux chevilles. Même pas de quoi payer la vaseline, pourtant.

"Ces misérables voient reluire les trésors du tyran; ils admirent, tout ébahis, les éclats de sa magnificence; alléchés par cette lueur, ils s'approchent sans s'apercevoir qu'ils se jettent dans une flamme qui ne peut manquer de les dévorer".

Étienne De La Boétie, Discours sur la servitude volontaire

22/01/2012

Gaïa et le téléchargement

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Il est intéressant, pour la fidèle abonnée à Megaupload que j'étais, de voir le voile se déchirer et découvrir qui tirait les ficelles de cet empire. Il est encore plus intéressant de voir qui est monté au créneau pour apparemment les venger. Au premier abord, c'est comme si les Indignés des Bastions faisaient une action coup de poing pour défendre Hildebrand.

D'un côté, on a un ancien hacker devenu millionnaire, vivant dans la maison la plus chère de Nouvelle Zélande, humblement nommée "Dotcom Mansion", accumulant voitures de luxe et opérations quasi mafieuses. Un homme qui ne visait que l'enrichissement personnel, ayant perdu tout sens des réalités, et voué corps et âme à sa propre gloire.

De l'autre, une masse indéfinie d'internautes, hackers confirmés ou non, qui se réclament de la liberté d'expression sur le net. Leurs vidéos très engagées font souffler un vent de révolte, de révolution même. Ils s'attaquent aux gouvernements, aux grandes entreprises capitalistes, au pouvoir centralisé. Anonymous défend clairement les valeurs qui permettent aux internautes de communiquer et d’échanger librement. Les idées comme les fichiers.

Il est donc tentant de pointer le paradoxe qui consiste à ériger un simple "Mégaescroc" hautement capitaliste et égocentrique en symbole de libre partage de la culture. Il semble qu'en réalité, Anonymous dénonce surtout le principe de censure et défende le principe de liberté, sans vouloir venger spécifiquement la très lucrative et douteuse société Megaupload.

On assiste en fait à une réaction épidermique suite à une agression contre le réseau lui-même. Le net est une superconscience collective composée de l'énergie de centaines de millions de consciences individuelles. Un organisme Gaïa qui, quand il est piqué au pied, même s'il s'agit dans le cas de Megaupload d'une verrue infectée qu'on lui enlève, souffre dans tout son corps, et voit une de ses mains agir pour stopper la douleur. Cet organisme sans forme, sans cerveau centralisé, ne peut être ni contrôlé, ni tué. Et tout membre coupé repoussera, ailleurs, autrement.

Cette liberté que défend Anonymous, le partage direct de fichiers entre internautes, cette démocratisation totale de la culture et des informations, pourrait créer une vraie stimulation du marché, si elle était utilisée intelligemment au sein de cet "organisme", en s'adaptant à ses règles au lieu d'être combattue de front.

Même si une part non négligeable des internautes téléchargeant illégalement des séries, films ou morceaux de musique n'achètera jamais ni CD ni DVD, beaucoup d'autres assurent se procurer légalement en tout cas une partie de ce qu'ils ont visionné ou entendu, et aimé. Car ce nouveau public se refuse souvent à prendre le risque de dépenser de l'argent pour des contenus qu'ils ne connaissent pas.

On télécharge quelques morceaux d'artistes qu'on aime ou de nouvelles voix encore inconnues, compressés et aplatis en mp3, on s'en imprègne, on partage, on en discute sur des forums ou sur Facebook, on juge, et si ça nous plaît, on peut filer se procurer le cd, avec toute la profondeur et qualité d'écoute qu'offre ce support. Ou acheter un billet de concert.

On télécharge un film récent en .avi et basse définition, on le survole sur son mac 13 pouces, et s'il nous a touché, on peut se rendre avec plaisir au cinéma entre amis pour l'apprécier dans de bonnes conditions, en grand format, HD et son surround, assuré de ne pas être déçu d'avoir dépensé l'outrageuse somme de CHF 18.-.

On télécharge ou on visionne en streaming des séries étrangères de qualité, en VO et sans mauvais sous-titres, parce que les chaînes de télévision ont raté le coche depuis longtemps. Le fan de séries d'aujourd'hui n'est plus disposé à se laisser imposer les choix "artistiques" des chaînes, nivelés par le bas. Ni disposé à être dépendant d'un horaire fixe. Ni disposé à supporter les doublages bidons, avec les mêmes voix d'une série à l'autre, et les traductions frileuses, où les "fuck" bien sentis deviennent des "zut alors" ridicules. Ni disposé à attendre plusieurs mois la sortie du DVD aux US pour découvrir la nouvelle saison de sa série préférée.

Les studios de cinéma, les maisons de disques, les chaînes de télévision, et les artistes eux-mêmes, doivent aujourd'hui à tout prix se remettre en question, et s'adapter à ce nouveau public, à ses habitudes et à ses exigences. Intégrer ces nouveaux types de consommation, plutôt que s'y opposer. Leur survie en dépend. Puisse la cyberguerre qui vient de démarrer permettre à terme cette prise de conscience.