UA-73135419-1

06/02/2015

Les fluides

- Ma vie manque de fluides…

- Tu veux encore un verre de vin?

- Non, je veux dire, du sperme, de la sueur, du sang, des larmes. 

- Tu as au moins l'urine, avec ce que tu bois.

- J'ai toujours eu une vessie capricieuse et de petite contenance, c'est vrai. Mais l'urine n'est pas un fluide glorieux.

- Bon pour le sperme, tu as toujours ton mari…

- Diego? Il met toujours des capotes, il est terrorisé par les maladies vénériennes, et comme moi, par les enfants. Son sperme, je n'en ai jamais vu la couleur, quant au goût, encore moins. Avec Diego, c'est tellement propre, silencieux et sec que ce n'est même plus du sexe. Je crois que pour lui, c'est de la danse, ou un art martial, peut-être. 

- En tout cas, dès qu'on parle de sperme, avec toi, ça finit souvent dans les larmes… On ne peut pas dire que tu aies de la chance dans ce domaine.

- Des larmes, tu parles! Pleurer sur sa misérable vie amoureuse parallèle, sur son égo, ce n'est pas pleurer. C'est mouiller ses joues par principe. Je veux de vraies larmes! Tiens, comme quand quelqu'un que tu aimes meurt. Le deuil, avec ses torrents de larmes incontrôlables, ce fluide vital qui s'échappe de toi, qui te laisse vide et sèche… Voilà ce que je veux. La mort d'un être cher me fera exister! On me regardera, on me plaindra, on me consolera! 

- Avec du sperme?

- Oui, peut-être, et alors? Mais le mieux, c'est le meurtre. Je pourrais tuer Diego. Condamnée, mais repentie, je pleurerai doucement en entendant la sentence. Mais elles seront dignes, ce larmes-là, elles seront belles, on en parlera dans la presse. "Elle pleurait en quittant le tribunal", pourra-t-on lire! Je pleurerai encore dans ma cellule, pendant des années. Par petites touches, pour faire durer. 

- En parlant de meurtre, du sang, tu en répands chaque mois, non? Les règles, ça compte ou pas dans ta liste?

- Ce sang-là est un fluide mort, une déception du corps de ne pas avoir été fécondé. Il éjecte, il évacue ce qui ne sert plus à rien. Alors, non, ça ne compte pas. Ca ressemble à du sang, mais ça n'en est pas. C'est juste un déchet organique. Un flot sale et inutile. Il me ferait presque pleurer, tiens. Ah, ne m'en parle plus, la ménopause sera une vraie bénédiction. Enfin, mon utérus cessera de m'incommoder avec ses faux espoirs, systématiquement déçus. Il pourra faire son deuil, se taire, s'étioler. 

- Si tu avais eu un enfant, ta vie aurait été remplie de fluides divers, nourriciers, mais aussi odorants et dégoutants. Tu en serais saturée, comblée, et on n'en serait pas là! 

- Je n'en ai jamais voulu, et Diego non plus. On est deux égoïstes qui se sont trouvés. 

- Quant à la sueur, tu n'as jamais travaillé, et toi et le sport…. Remarque moi non plus. Dis, et si on allait au fitness? 

- Courir sur place? Tu n'y penses pas…  Moi j'ai envie d'aller quelque part! 

- Même pour le ménage, on a jamais transpiré, on a toujours eu quelqu'un qui nettoyait à notre place. Tu as raison, ta vie manque de fluides, et la mienne aussi. 

01/09/2013

Comment draguer une femme dans un bar en 2013?

ville-haute-ville-basse-1949-06-g.jpgBonjour, comment allez-vous? Puis-je m'asseoir? Je vous ai vue, assise seule, et j'ai pensé que c'était normal. Une femme devrait être capable de s'auto-suffire. En fait, beaucoup de femmes choisissent de rester seules, ce qui, avec les progrès vers un salaire équivalent et un allongement du congé maternité, est une tendance réjouissante et irréfutable. 

J'ai remarqué que vous étiez sur le point de terminer votre verre, et je me demandais si je pouvais éventuellement vous regarder en recommander un. Et, au risque d'être un peu trop direct, si vous pouviez même m'en offrir un… 

Vous faites quoi dans la vie? Avant que vous ne répondiez, je vous préviens que je n'attends pas nécessairement une réponse ayant trait à votre travail. Je ne pense pas que nous devions nous laisser définir par nos objectifs professionnels, particulièrement lorsqu'ils sont archaïques et hétéronormatifs.

Je maudis ma mère, qui est néanmoins une personne adorable et très humaine, pour ne pas m'avoir acheté un mini-four jouet quand j'étais petit. J'ai grandi en idolâtrant des voyous testotéronés comme Neil Armstrong et Jimmy Carter. Je travaille dans le sport, mais je passe plus de temps à me connecter à mon moi spirituel et à lutter contre l'adversité qu'à m'épuiser pour une entreprise sans visage. Et si je devais trouver une compagne, que ce soit vous ou une autre ici ce soir, je serais plus qu'heureux de renoncer à mon emploi afin d'élever notre progéniture dans une atmosphère non sexiste, pendant que ma partenaire de genre féminin continue de poursuivre ses rêves, qu'ils soient professionnels, personnels, ou même sexuels avec un autre homme. 

Oh, mais que je suis mal élevé! Je déblatère sans discontinuer comme un gamin ou une gamine bavard-e. Je ne me suis même pas présenté dans les règles. Toutefois, on a parfois la désagréable impression que le patriarcat édicte des règles rigides de sorte que ce sont toujours les hommes qui prennent l'initiative. Mon nom est Terri, avec un un coeur sur le i au lieu d'un point. Oui, cela veut signifier que j'ai un coeur, et que je n'ai pas peur de le dévoiler. 

Qu'en pensez-vous? Allez-vous saisir l'opportunité de m'offrir un verre?

Si vous vouliez bien répondre, ce serait merveilleux. Bien sûr, si vous préférez continuer de rester assise ici en silence, à me toiser avec ce regard intense qui transgresse les rôles établis pour chaque sexe (et qui me fait aussi un peu peur), cela me convient aussi.

Pardon? Que j'aille me baiser tout seul? J'approuve! Les hommes devraient être plus autonomes en matière de reproduction. Je vous remercie pour cette affirmation pertinente. Pourquoi les femmes devraient-elles assumer de manière exclusive la charge de donner la vie, alors que les hommes sont condamnés biologiquement à la peur de l'engagement? C'est illogique et socialement dégradant. 

Ah, cette bière est rafraichissante! Merci de me l'avoir envoyée au visage, par cette chaleur estivale. 

D'accord, d'accord, je m'en vais. 

Merci de m'avoir rejeté aussi brusquement. Cela demande beaucoup de courage, et vous en avez en tout cas autant que n'importe quel autre être humain. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je vais aux toilettes pour aller pleurer dans une cabine, remettre en cause ma virilité, et envoyer un sms à ma maman. Je vous remercie de m'avoir accordé un peu de votre temps, qui a été égal au mien.

Traduction libre par mes soins de "A post gender normative man tries to pick up a woman at a bar" de Jesse Eisenberg. 

18/02/2013

Les immobiles

imgres.jpegL'homme aux échecs

Dans son pays, il devait jouer aux échecs. Sur les terrasses protégées du soleil par des canisses usées, sur une île oubliée de l'Adriatique. Là-bas, ce devait être un roi. Ici, il n'est rien. Il ne parle pas le français, et ne bafouille péniblement qu'un peu d'anglais. Aux Bastions, autour des jeux d'échecs, on parle pas l'anglais. L'homme ne joue pas, même si le langage du jeu est universel. Il est grand, bien bâti, le crâne lisse, et ses gestes sont doux, mesurés, lorsqu'il fouille la poche de sa veste sans y penser, à la recherche d'une tige pour occuper ses gros doigts. Peut-être parce que s'il ne les contrôlait pas à chaque instant, ils lui échapperaient. Il semble avoir tout vu, tout vécu. Le pire, en tout cas. Oui, sa douceur semble contenue, artificielle. A l'intérieur, c'est le tumulte, il bouillonne. Il en dû en vivre des terreurs, là-bas. Les perpétrer, même, peut-être. On a du mal à l'imaginer, à le voir comme ça, tranquillement assis à suivre des yeux les mouvements des pièces noires et blanches que les joueurs soulèvent avec détermination, concentration. Il aurait bien envie de jouer, mais cela fait longtemps qu'il ne joue plus à rien. Sinon à se faire mal, à se saouler, pour se punir. Mais se punir de quoi? "Si tu savais…", semble-t-il me dire. Les joueurs l'ignorent, s'écartent en tournant autour des échiquiers. Ce n'est pas du respect qu'il inspire, mais une peur diffuse. Il voudrait être, vivre, aimer, ou juste jouer aux échecs. Mais regarder vivre devient pour lui vivre, c'est tout ce qu'il s'autorise désormais parmi les hommes.

L'homme du bus

Il est là tous les jours, dans le bus 9. Il respire comme on baise. Il halète, râle. La gêne est palpable. Dans la ville, qu'on passe ou qu'on s'attarde, les bruits ne sont pas admis. On se doit de respirer doucement, d'être discrètement vivant. On peut parler à tue-tête dans son téléphone, y jeter sa vie en pâture, ça oui. Mais une respiration lourde et sifflante, non. Surtout si elle trahit la maladie. Elle ne doit pas se voir, s'entendre ou se montrer. Elle est indécente, dérangeante, elle bouscule notre ordre établi. Et si c'était un pervers? Et si ce râle trahissait un désir ou un plaisir coupable? Ces râles sont presque des cris de détresse, et c'est peut-être ce qui dérange le plus. Le silence permet la transparence, la disparition. Le bruit impose l'existence. Un existence sans concession, sans faux-semblant, sans barrières de bienséance, de correction. L'homme dérange. Il est malade et ça se voit, il est malade et ça s'entend, il est malade est ça se sait. Les voyageurs de la ligne 9 entrent malgré eux dans son malheur. Je descends, et le bruit râpeux se réfugie derrière les portes qui se referment.

L'homme sur le banc

Il tient compagnie à un homme de bronze. Il lui parle, et ne semble pas s'offusquer qu'on ne lui réponde pas. Après tout, personne ne lui répond jamais non plus, parmi les hommes de chair et de sang. Alors, ça ne change pas grand chose, finalement. Tant qu'à parler à quelqu'un, autant que ce soit à une statue, son mutisme étant bien plus acceptable que celui des passants. S'il est devenu un fantôme dans la ville, c'est parce qu'il a besoin de quelque chose. D'un toit, d'un boulot, d'attention, d'argent. Mais le voilà qui informe à grands cris l'effigie de George Haldas qu'il a un domicile, "il ne faut pas croire". On le prend pour un SDF, mais il a sa fierté, et tient à mettre les choses au point. C'est juste que chez lui, ce n'est pas vraiment chez lui. Ce logement fourni par les services sociaux, il ne l'a jamais investi, jamais vraiment habité. Il y vit, parfois, la nuit. C'est une coquille vide, alors que la ville, ce banc, cette statue, eux, existent pour de bon. Pour lui et surtout pour d'autres. C'est d'ailleurs parce que ce banc vit par d'autres qu'il s'y sent bien. A lui tout seul, il n'est pas capable s'insuffler de la vie à un lieu. Il n'en a déjà pas assez pour remplir son propre corps. Alors il s'accroche aux lieux publics, comme un coquillage à son rocher. Le ressac, celui qui l'abreuve, c'est le flot de voyageurs qui s'écoule du tram 12. Cette vague l'effleure, et parfois le submerge. L'homme de bronze est comme lui, ils se sont reconnus. Figés et sans vie tous les deux. Lui par moments, l'autre pour toujours.

L'homme en noir

Il entame ses journées riveté à la terrasse de ce petit café presque sans nom. Une terrasse microscopique, avec ses tables jetées sur le trottoir étroit et coincées à l'angle de l'immeuble, dans une allée jonchée de feuilles mortes. En symbiose avec son livre, tête baissée, il semble s'être depuis longtemps affranchi du brouhaha ambiant. Les passants, les trams, les voitures, font visiblement un détour autour de la bulle dans laquelle il s'est réfugié. De jour en jour, incluse dans la masse pressée des piétons anonymes, je lui jette un regard intrigué. Tantôt exposé à la poussière de la rue, tantôt protégé du vent dans la pénombre de l'allée, il lit. La mise est sombre et froissée, le cheveu n'ayant pas encore triomphé de ses errances nocturnes, la barbe comme rempart. Recroquevillé dans un cocon de mots, habillé de pensées, il tourne les pages et allume sa cigarette comme au ralenti. Son corps semble replié sur lui-même, comme pour se fondre dans la ville, humer ses bruissements, mais sans attirer les regards étrangers ou intrusifs. Il est là, sans y être vraiment. Et pourtant, c'est ainsi, dans son état d'ombre, qu'il s'est mis à exister à mes yeux. Il est immobile, et moi, je ne fais que passer, dans sa rue, dans sa vie, ou plutôt dans ce moment de vie. Un fantôme en mouvement, s'attardant sur un fantôme immobile. Et pourtant, il semble presque attendre que je vienne à lui et lui demande timidement: "Que lisez-vous?".

18/11/2012

L'inconvenance des murmures

Une fois n'est pas coutume, c'est une nouvelle que je publie aujourd'hui sur mon blog. Sa genèse n'est pas banale, puisqu'elle est le fruit d'un défi. Sur un site générateur de titres et couvertures de romans aléatoires (http://www.omerpesquer.info/untitre/index.php), un livre fictif a été choisi, dont j'avais pour mission, par jeu, d'écrire la première page. Me laissant emporter par un élan nocturne, la première page de "L'inconvenance des murmures" est ainsi devenue une nouvelle à part entière. Je la dédicace à José Lillo, qui, par son choix de couverture aléatoire, me l'a inspirée. 

***

couverture-1.php.jpeg

- Mon père, pardonnez-moi car j'ai péché. 

Comme tous les dimanches, Marie Gouadec, une veuve à la quarantaine froissée, se confessait. Comment elle trouvait le moyen d'offenser Dieu, en vivant recluse depuis la mort de son mari, dans une vieille maison isolée surplombant la plage, restait un mystère pour le père Gwenn. Mais la bigoterie de cette femme était telle qu'il lui était arrivé de s'accuser du péché de paresse alors qu'elle était restée prostrée sur son lit une semaine entière à cause d'une mauvaise grippe. 

On dit de certains qu'ils ont choisi leur métier comme on entre en religion. Le Père Gwenn, lui, avait choisi la religion pour avoir un métier. Principalement parce qu'il ne savait rien faire, accessoirement pour le prestige de la robe et le pouvoir qu'elle conférait. Car le père Gwenn ne croyait pas en Dieu. Il ne croyait pas en l'homme non plus. Ni même en lui-même. Il n'avait d'autre part jamais eu aucun goût ni talent pour la pêche, au grand désespoir de son père qui comptait sur lui pour la relève. "Il finira curé, ce bon à rien!" criait souvent Loïc Le Kerridan à sa femme quand le petit Gwenn était particulièrement empoté ou maladroit. Sur la presqu'île de Rhuys, on ne badinait pas avec les choses de Dieu, et ces sombres prédictions restaient donc cantonnées aux quatre murs de la maison familiale. En dehors, le père prétendait que son fils ferait un excellent pêcheur, et que d'ailleurs il vidait déjà très bien les poissons. 

C'est à peine ses huit ans fêtés que la mère de Gwenn avait enfin cédé, avec angoisse tant il était peu habile de ses mains, à la volonté de son mari d'emmener son fils sur le golfe du Morbihan à bord du bateau familial. Réticent à toute tentative d'apprentissage de la natation, il s'était ainsi retrouvé attaché au bastingage à l'aide d'une grosse corde qui lui enserrait la taille, à répandre sur le pont les entrailles des bars, rougets et autres soles que son père déversait, à peine retirés des filets, dans un cageot à ses pieds. 

Jusqu'à ses dix-huit ans, il n'avait fait que ça, vider les poissons encore vivants qui se tordaient entre ses mains pendant qu'il plantait son couteau et enfonçait son pouce tout au long de l'arête principale pour en détacher les entrailles tièdes. Malgré la vareuse neuve qu'on lui mettait chaque année sur le dos (il grandissait vite et bien), jamais la vocation de pêcheur ne lui était venue. Mais il appréciait néanmoins son rôle de bourreau; la bête ayant déjà été condamnée, sa conscience n'était pas concernée, et le coup de lame libérateur d'intestins n'était là que pour confirmer et exécuter la sentence prononcée par son père. 

Après une morne décennie de boyaux répandus et une fois son baccalauréat en poche, les portes du séminaire de Vannes s'étaient ouvertes à lui dès qu'il en avait fait la demande. Il avait réussi à feindre une foi et une vocation sans failles aptes à convaincre le Diocèse, et malgré la déception affichée de son père, Gwenn avait abandonné la vareuse pour la robe, et les poissons pour les ouailles. 

Après six années de séminaire pendant lesquelles il avait continué de tromper son monde, il avait assisté le curé Le Goff à la chapelle St-Jacques à Trévenaste pendant encore deux ans, avant qu'on ne lui confiât enfin la responsabilité de la chapelle de la grée de Penvins, dont personne ne voulait tant elle était exposée aux quatre vents. Lui était heureux d'être au plus près du grand large, même si jamais de sa vie il n'avait mis -ni ne mettrait- un orteil dans les flots glacés. 

Il y avait toujours eu deux clans distincts sur la presqu'île: les énergiques, qui vivaient au sud côté océan, dans les embruns, les vagues et le vent, et les contemplatifs, qui vivaient au nord côté golfe, dans le royaume immobile des parcs à huîtres. Quand le golfe se vidait de son eau au gré des marées, l'idée même du désert vaseux aux algues pourrissantes ainsi révélé déprimait Gwenn. Il vivait donc côté océan, et ne dépassait jamais au nord le village de Sarzeau, judicieusement placé entre les deux. 

Dès ses premières confessions en tant que curé ordonné, il avait réalisé que la chose n'était décidément pas à la hauteur de ses fantasmes. Gwenn avait imaginé que son passage hebdomadaire dans l'étroite antre de bois serait rythmé par moult adultères torrides, mensonges éhontés, ragots croustillants ou vols perfides. Et qui sait, peut-être, un jour, un meurtre (l'abus de chouchen pouvant à tout moment faire son office). Mais de toute évidence, ceux qui commettaient ces abominables forfaits ne venaient pas à confesse. Ils n'étaient d'ailleurs pas très nombreux chaque semaine à braver les vents violents de la petite presqu'île de Penvins pour remettre leur âme à Dieu dans la petite chapelle blanche aux toits d'ardoise, fièrement tournée vers le large, et qui pointait du doigt par temps clair les îles soeurs du Morbihan, Houat et Hoedic. 

Ainsi, là, dans la moiteur du bois rongé par le sel, il devait, chaque dimanche après la messe, prêter une oreille distraite à de ridicules péchés véniels murmurés avec ferveur et contrition (une messe négligée, un mensonge sur la taille d'un poisson pêché à la ligne, une recette secrète de galette au sarrasin subtilisée dans une ancienne boîte à biscuits Keroler pour gagner un concours au marché de Vannes), pendant que les péchés capitaux restaient, eux, inavoués et surtout impunis. 

- Mon père, pardonnez-moi car j'ai péché, lui répéta plus fort Marie.

A vrai dire, au bout de vingt ans à grelotter dans la petite chapelle infiltrée de sable, le Père Gwenn s'ennuyait ferme. Les entrailles se déversaient toujours à ses pieds, mais au sens figuré à travers les fades confessions, et il n'avait même plus le plaisir du coup de lame fatidique. Il avait maintenant quarante-six ans, était grand, en bonne santé et encore bien bâti, même s'il avait bien profité des kouin aman, fars aux pruneaux et autres andouilles de Guéméné que les paroissiens lui amenaient comme des offrandes païennes, dans l'espoir qu'il intervienne en leur nom auprès de Celui qu'il était censé représenter.  

Il avait encore beaucoup à vivre, mais sa vie manquait d'aventure, de surprises. Renoncer aux femmes qu'il n'avait jamais connues n'avait pas été un sacrifice, surtout si l'on considérait le physique ingrat de la plupart des jeunes filles des alentours, généralement peu favorisé par la consanguinité qui faisait depuis des siècles des ravages sur la presqu'île. Les farouches habitants de Rhuys étaient peu enclins à se mélanger avec ceux "du continent", et les Vannetais le leur rendaient bien. On vivait et on pensait ici comme des insulaires, tant lors des grandes marées la langue de terre qui rattachait la presqu'île au reste de la Bretagne devenait étroite. On était alors en juillet 1974, mais les plages étaient vides de touristes. Les parisiens en mal de soleil se pressaient tous sur la côte d'Azur, plus particulièrement à St Tropez et à la Grande Motte, où, avait-il entendu dire, d'incroyables immeubles avaient été bâtis sur des marais asséchés. 

"Mon Père, pardonnez-moi car j'ai péché", lui dit donc ce dimanche-là, comme tous les autres dimanches, l'ennuyeuse Marie. 

- Je vous écoute, Marie, lui répondit-il finalement, comme il le faisait, inlassablement, chaque semaine. 

Le Père Gwenn s'endormait déjà, se préparant pour une énième histoire de chien battu, de rêve coupable ou d'excès de cidre. Mais ce qu'il entendit ce jour-là le réveilla tout à fait.

- Mon père, en me promenant dans les marais salants de St Armel au crépuscule avec mon chien Tartuffe, j'ai vu… vous connaissez Tartuffe, n'est-ce pas mon père? Je ne le bats plus, vous savez… 

Gwenn n'en avait rien à faire de ce maudit chien, il voulait seulement savoir ce que Marie avait vu dans les salines. Impatient, il l'exhorta à poursuivre sa confession. 

- Donc, au détour d'un bosquet de genêts, j'ai entendu des bruits, de petits cris stridents. Pensant à un oiseau blessé ou pris dans les ronces, je me suis approchée prudemment et sans bruit, ne voulant pas l'effrayer. Et là…

Marie s'interrompit de nouveau, et baissa la tête, honteuse. Gwenn haletait derrière les croisillons de bois qui le séparaient de sa timide paroissienne. Vas-tu parler, idiote, avait-il envie de lui crier.

- Continuez Marie, n'ayez pas peur, dit-il pourtant avec patience. Vous savez que ce que vous dites ici est entre vous et moi. Euh, et Dieu, naturellement. 

Il l'avait oublié celui-là.

- Et c'est là que je les ai vus, continua Marie. Une femme allongée dans les hautes herbes, sa robe relevée sur son ventre, sa culotte enroulée autour de la cheville droite. C'était la jeune Gaëlle, celle qui tient la crêperie sur la place à Arzon, je l'ai reconnue tout de suite, sa mère et moi étions à l'école ensemble, vous savez! Un homme aux cheveux blancs était couché sur le ventre entre ses jambes, avec son visage enfoui dans son… euh… vous voyez, mon père? 

Il voyait bien. Très très bien, même. 

- Et en quoi avez-vous vous-même péché, Marie? 

- Mon père, j'ai honte de vous le dire, mais… j'ai pris du plaisir à les regarder. Au lieu de m'enfuir immédiatement, je suis restée là, accroupie, cachée derrière les genêts, et j'ai regardé. L'homme grognait, mais le son était étouffé par… enfin, vous voyez. La jeune Gaëlle poussait des petits cris de mouette. C'est pourquoi j'avais cru entendre un oiseau blessé. 

Il sentit son sexe se durcir. Surpris, il se tortilla sur son banc et toussa bruyamment. Jusqu'à ce jour, seule la formidable poitrine de sa tante Katell, qu'il observait tous les matins à la dérobée en buvant son café au bistrot qui vivotait à l'ombre du Château à Suscinio -dont sa tante était la tenancière-, avait eu la capacité de le mettre en émoi. Il se sauvait alors pour rejoindre sa chambre, où il se soulageait frénétiquement, avec l'image de ces deux énormes bouées flottant devant ses yeux. 

Marie le tira brusquement de sa rêverie charnelle. 

-Tout va bien, mon père? Je vous ai choqué? Mon Dieu, pardonnez-moi!!! 

- Non, non, Marie, réussit-il à articuler dans un râle. Avez-vous reconnu l'homme?

- Mon père, c'est là que ça devient vraiment difficile. Je ne sais pas comment vous le dire… 

Mais parle, espèce de gourde, hurlait-il intérieurement. Pour une fois qu'il se passait quelque chose dans ce confessionnal! Il attendit pourtant patiemment qu'elle veuille bien nommer le coupable. 

- C'était le Père Le Goff, votre euh… collègue de St Jacques. 

Le père Le Goff, son mentor, son modèle, celui qui lui avait tout appris, tout transmis (à part la foi, évidemment), le seul homme qu'il estimait? Gwenn faillit en tomber de son banc. Cette chienne de Gaëlle, avec cette crinière blonde qui avait convaincu nombre d'hommes qu'ils adoraient les crêpes, l'avait envoûté, ensorcelé. Oui, il ne voyait pas d'autre explication. Gwenn était hors de lui. Il ne croyait en rien en ce monde, sinon en la bonté et en l'honnêteté du père Le Goff. Gaëlle devrait payer.

- Elle est habitée par le Démon, dit-il alors doucement à la bigote honteuse, et il est de votre devoir de paroissienne de la faire retourner là d'où elle vient, de la rendre à Satan. Dieu vous a choisie pour être son bras armé, Marie. Ne pas entendre son appel serait le plus grand des péchés. 

- Oh mon Père, je l'ai senti aussi, s'exclama Marie. Depuis toute petite, j'ai cette faculté de percevoir l'aura du Mal. Je savais qu'un jour, je serais admise dans l'armée de Dieu. Avoir été choisie comme témoin de cette ignominie me l'a révélé. Que dois-je faire mon Père? Qu'attend donc le Seigneur de moi? 

- L'aconit est une jolie fleur violette, en forme de casque ou de capuchon. J'en ai planté il y a des années de cela dans l'angle sud du cimetière de Sarzeau. C'est un poison violent, quelques grammes de ses racines suffisant à entraîner la mort. Il faut à tout prix éviter de la mélanger à du thé par exemple, car si celui-ci est bien sucré, le goût de la plante passera presque inaperçu. Vous me comprenez, Marie? 

Elle le comprenait.

Le dimanche suivant, une petite fiole passa discrètement entre les croisillons qui séparait le père Gwenn de celle qui allait accomplir la volonté de Dieu. Marie l'avait prise entre le pouce et l'index en tremblant un peu, consciente de l'importance de ce moment qui allait faire basculer sa vie, de femme recluse et inutile à soldate du Très Haut. 

La semaine s'écoula, lentement. Gwenn ne dormait plus, ne mangeait plus. Il tournait en rond dans la petite chambre que l'église mettait à sa disposition chez une logeuse à Landrezac, à 20 minutes à pied de son lieu de travail, par la plage. Chaque jour qui passait pouvait être le dernier pour la vile Gaëlle et l'attente du récit circonstancié de Marie était plus excitante que tout ce qu'il avait pu vivre auparavant, même s'il n'avait, en fin de compte, jamais rien vécu de significatif. Il imaginait la scène qui était certainement en train de se dérouler au moment même où il y pensait. 

Marie, nerveuse mais déterminée à ne pas décevoir le Seigneur, avait invité la jeune Gaëlle, sous un prétexte fallacieux en lien avec son amitié avec sa mère, à boire le thé chez elle. A la cuisine, elle avait pris soin de choisir deux tasses de couleurs différentes pour éviter tout risque de confusion. Elle avait versé le contenu de la fiole -du jus extrait en pilant des racines d'aconit- dans la tasse rouge. Rouge comme la honte, celle qu'aurait dû ressentir Gaëlle à se faire manger l'intimité par un prêtre qui avait le triple de son âge. Honte qui visiblement, au vu de son air enjoué et pétillant, était totalement absente. Marie avait choisi pour elle-même une tasse blanche, car elle était l'ange de la purification, choisie par Dieu lui-même, à travers l'un de ses plus honnêtes représentants. Le thé de Gaëlle avait été abondamment sucré, comme suggéré, pour masquer l'amertume de la plante mortelle. En bavardant sans cesse au sujet de souvenirs de jeunesse de sa mère impliquant Marie et qu'on lui avait racontés, Gaëlle avait pris des petites gorgées de thé, sans rien soupçonner ni sentir. Marie l'observait alors les yeux plissés, le visage fermé, calme maintenant qu'elle ne pouvait plus reculer. Après une quinzaine de minutes, Gaëlle avait commencé à avoir la bouche et la gorge en feu. Elle en avait fait part et avait demandé de l'eau fraîche. Le temps de revenir de la cuisine avec le verre, Marie avait vu la jeune fille se plaindre de maux de tête soudains. Elle l'avait vite raccompagnée chez elle pour qu'elle s'étende, faisant toutefois en sorte de ne pas être vue en sa compagnie. 

Là, seule sur son lit, la pauvre Gaëlle avait été prise de violents vomissements, puis elle avait eu du mal à respirer. Se levant pour atteindre le téléphone, elle était tombée au sol dès ses premiers pas. Elle avait regardé le plafond tourner devant ses yeux, en se demandant, angoissée, si par hasard ce n'étaient pas là les premiers symptômes d'une grossesse. Après tout, le Père Le Goff et elle se fréquentaient en secret depuis plus d'un mois maintenant. Depuis qu'il avait émis le désir de la voir seule afin de préparer son mariage avec le jeune Evan, pêcheur à Port Navalo. C'était lui, Le Goff, qui allait célébrer leur union dans quelques mois, et lors de ces soirées destinées à choisir les textes qui seraient lus lors de la cérémonie, leurs coeurs et leurs corps avaient basculés. Oh, ce n'était pas la première fois pour le prêtre, Gaëlle avait entendu des rumeurs. Et justement, c'est bien cela qui l'avait excitée, son jeune fiancé, très pratiquant, ayant décidé de rester vierge jusqu'à sa nuit de noces. Mais la jeune fille, même si elle désirait plus que tout un mari honnête, était jeune et belle, et elle avait des besoins, en plus de nombreux admirateurs. 

Les pensées coupables de Gaëlle avaient alors été interrompues par de violentes convulsions, son sang avait eu du mal à circuler normalement, et bientôt elle avait cessé de respirer, sa jolie bouche palpitant désespérément jusqu'à la dernière seconde à la recherche d'un peu de vie, tout comme les poissons que Gwenn n'avait pas le temps d'éventrer vivants, autrefois, sur le bateau de son père. 

Oui, cela avait dû se passer ainsi, à quelques détails près. Gaëlle vivait seule à Arzon au-dessus de sa crêperie, et son fiancé, occupé en mer dès l'aube, ne lui rendrait certainement pas visite avant tard dans la soirée, sinon même avant le lendemain, s'il avait le bonheur de pouvoir suivre toute la nuit un ban de maquereaux ou de bars. Gwenn n'entendrait donc peut-être rien au sujet de la mort de la jeune fille avant que Marie ne lui fasse son rapport au confessionnal. 

Mais le dimanche, il attendit Marie en vain. Il ne trouva pas le sommeil cette nuit-là, son esprit torturé échafaudant les pires hypothèses. La plus probable était que Marie n'avait pas trouvé le courage ni la foi nécessaires pour punir Gaëlle et qu'elle se terrait chez elle, attendant que la colère de Dieu s'abatte sur elle. Au matin, troublé et inquiet, Gwenn partit à pied par la plage pour rejoindre le domicile de sa paroissienne, au Rohaliguen. En chemin, il croisa le salinier Le Bihan, qui l'aborda avec une excitation teintée de panique.

- Vous avez entendu la nouvelle, mon Père? C'est dans Ouest France ce matin! Vous vous rendez compte? Un fait divers de chez nous dans Ouest France! Marie Gouadec est allée se rendre à la police de Vannes vendredi soir. Elle a avoué un meurtre, paraît-il. On ne sait pas encore officiellement qui manque à l'appel, mais toute la presqu'île est en ébullition! 

Gwenn pâlit, fit un signe de croix que Le Bihan interpréta en faveur de la supposée victime, mais qu'il s'adressait en fait à lui-même, avant de s'éloigner sans un mot. Il courut au café de son opulente tante pour y trouver le journal du jour, mais aussi pour se réconforter à la vue de son décolleté sans fond, sans aucun doute le plus beau paysage de la presqu'île. Il n'avait pas imaginé cette éventualité: Marie s'était bien confessée comme chaque semaine, mais à la moiteur de son petit confessionnal elle avait préféré la sécheresse d'une salle d'interrogatoire de la police de la grande ville. 

C'est là, dans le café, sous les regards ébahis de tous les paludiers de Suscinio qui prenaient leur pause déjeuner, que la police de Vannes vint cueillir Gwenn sans ménagement. Il n'avait fait que son travail, criait-il en se débattant pendant qu'on lui passait les menottes. Mais la police ne comprit pas la logique de son action de bienfaisance par procuration. Les journaux locaux et nationaux non plus, qui écrivirent qu'il s'était repu avec délice dans la pénombre humide et les murmures du récit d'ébats coupables, puis de l'horreur qu'il avait commanditée au nom de dieu, en manipulant avec perversion l'âme troublée qui s'était confiée à lui. 

12:01 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |