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20/11/2012

Le nématodegate

CMmiQoLbyJz6ANw6EzfYYjl72eJkfbmt4t8yenImKBVaiQDB_Rd1H6kmuBWtceBJ.jpegUne lectrice de 20 Minutes, trouvant un ver dans son saumon cru, a eu l'excellent réflexe de prendre des photos et de les envoyer au journal. En étant bien évidemment disponible pour se faire interviewer au sujet de cette effroyable aventure, qui a, peut-être, mis sa vie en danger.

Qui n'a pas tremblé en lisant ce témoignage poignant: "Cela fait bizarre de se sentir peut-être habitée". "Mon Dieu", vous êtes-vous dit, "cela aurait pu m'arriver à moi!", des images du film Alien surgissant devant vos yeux. "Je surveille mes selles pour voir si on y aperçoit des traces de vers", disait encore la journaliste d'un jour en se plaignant de maux de ventre, alors que le pauvre nématode incriminé est totalement inoffensif pour l'homme. Du coup, inquiets, vous surveillez dorénavant les vôtres aussi, on ne sait jamais. 

Et croyez-moi, vous avez raison d'avoir peur. Car aujourd'hui, cette nouvelle vitale en matière de santé publique est également en Une du Matin. Ce qui est bien une preuve, s'il en est, que c'était une information importante. 

Grâce aux "lecteurs reporters" et autres "reporters mobiles" qui sévissent désormais dans presque tous les quotidiens romands, nous restons ainsi constamment à la pointe de l'actualité. Et ces "journalistes citoyens" font leur boulot avec diligence et même enthousiasme. Outre les vers grouillants, nous savons tout des feux de cave ou de scooters, des tôles froissées, des arbres tombés.

A vrai dire, qui ne voudrait pas pouvoir parader devant ses collègues de boulot le matin en brandissant le 20 Minutes: "ehhh tout le monde, je suis dans le journal!". Et peu importe si c'est pour y dire que vous inspectez vos déjections. L'essentiel étant d'y être. D'ailleurs, depuis la révélation du nématodegate, deux autres lectrices sont montées au créneau, apportant leurs propres témoignages.

Il semble ainsi clair, grâce à un journalisme de proximité extrêmement attentif et réactif, que nous sommes à l'aube d'un incident alimentaire majeur, pire que la vache folle ou la volaille tueuse. Heureusement, grâce aux efforts conjugués des journalistes citoyens et des journalistes RP, qui travaillent désormais main dans la main, nous sommes bien informés.

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18/11/2012

L'inconvenance des murmures

Une fois n'est pas coutume, c'est une nouvelle que je publie aujourd'hui sur mon blog. Sa genèse n'est pas banale, puisqu'elle est le fruit d'un défi. Sur un site générateur de titres et couvertures de romans aléatoires (http://www.omerpesquer.info/untitre/index.php), un livre fictif a été choisi, dont j'avais pour mission, par jeu, d'écrire la première page. Me laissant emporter par un élan nocturne, la première page de "L'inconvenance des murmures" est ainsi devenue une nouvelle à part entière. Je la dédicace à José Lillo, qui, par son choix de couverture aléatoire, me l'a inspirée. 

***

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- Mon père, pardonnez-moi car j'ai péché. 

Comme tous les dimanches, Marie Gouadec, une veuve à la quarantaine froissée, se confessait. Comment elle trouvait le moyen d'offenser Dieu, en vivant recluse depuis la mort de son mari, dans une vieille maison isolée surplombant la plage, restait un mystère pour le père Gwenn. Mais la bigoterie de cette femme était telle qu'il lui était arrivé de s'accuser du péché de paresse alors qu'elle était restée prostrée sur son lit une semaine entière à cause d'une mauvaise grippe. 

On dit de certains qu'ils ont choisi leur métier comme on entre en religion. Le Père Gwenn, lui, avait choisi la religion pour avoir un métier. Principalement parce qu'il ne savait rien faire, accessoirement pour le prestige de la robe et le pouvoir qu'elle conférait. Car le père Gwenn ne croyait pas en Dieu. Il ne croyait pas en l'homme non plus. Ni même en lui-même. Il n'avait d'autre part jamais eu aucun goût ni talent pour la pêche, au grand désespoir de son père qui comptait sur lui pour la relève. "Il finira curé, ce bon à rien!" criait souvent Loïc Le Kerridan à sa femme quand le petit Gwenn était particulièrement empoté ou maladroit. Sur la presqu'île de Rhuys, on ne badinait pas avec les choses de Dieu, et ces sombres prédictions restaient donc cantonnées aux quatre murs de la maison familiale. En dehors, le père prétendait que son fils ferait un excellent pêcheur, et que d'ailleurs il vidait déjà très bien les poissons. 

C'est à peine ses huit ans fêtés que la mère de Gwenn avait enfin cédé, avec angoisse tant il était peu habile de ses mains, à la volonté de son mari d'emmener son fils sur le golfe du Morbihan à bord du bateau familial. Réticent à toute tentative d'apprentissage de la natation, il s'était ainsi retrouvé attaché au bastingage à l'aide d'une grosse corde qui lui enserrait la taille, à répandre sur le pont les entrailles des bars, rougets et autres soles que son père déversait, à peine retirés des filets, dans un cageot à ses pieds. 

Jusqu'à ses dix-huit ans, il n'avait fait que ça, vider les poissons encore vivants qui se tordaient entre ses mains pendant qu'il plantait son couteau et enfonçait son pouce tout au long de l'arête principale pour en détacher les entrailles tièdes. Malgré la vareuse neuve qu'on lui mettait chaque année sur le dos (il grandissait vite et bien), jamais la vocation de pêcheur ne lui était venue. Mais il appréciait néanmoins son rôle de bourreau; la bête ayant déjà été condamnée, sa conscience n'était pas concernée, et le coup de lame libérateur d'intestins n'était là que pour confirmer et exécuter la sentence prononcée par son père. 

Après une morne décennie de boyaux répandus et une fois son baccalauréat en poche, les portes du séminaire de Vannes s'étaient ouvertes à lui dès qu'il en avait fait la demande. Il avait réussi à feindre une foi et une vocation sans failles aptes à convaincre le Diocèse, et malgré la déception affichée de son père, Gwenn avait abandonné la vareuse pour la robe, et les poissons pour les ouailles. 

Après six années de séminaire pendant lesquelles il avait continué de tromper son monde, il avait assisté le curé Le Goff à la chapelle St-Jacques à Trévenaste pendant encore deux ans, avant qu'on ne lui confiât enfin la responsabilité de la chapelle de la grée de Penvins, dont personne ne voulait tant elle était exposée aux quatre vents. Lui était heureux d'être au plus près du grand large, même si jamais de sa vie il n'avait mis -ni ne mettrait- un orteil dans les flots glacés. 

Il y avait toujours eu deux clans distincts sur la presqu'île: les énergiques, qui vivaient au sud côté océan, dans les embruns, les vagues et le vent, et les contemplatifs, qui vivaient au nord côté golfe, dans le royaume immobile des parcs à huîtres. Quand le golfe se vidait de son eau au gré des marées, l'idée même du désert vaseux aux algues pourrissantes ainsi révélé déprimait Gwenn. Il vivait donc côté océan, et ne dépassait jamais au nord le village de Sarzeau, judicieusement placé entre les deux. 

Dès ses premières confessions en tant que curé ordonné, il avait réalisé que la chose n'était décidément pas à la hauteur de ses fantasmes. Gwenn avait imaginé que son passage hebdomadaire dans l'étroite antre de bois serait rythmé par moult adultères torrides, mensonges éhontés, ragots croustillants ou vols perfides. Et qui sait, peut-être, un jour, un meurtre (l'abus de chouchen pouvant à tout moment faire son office). Mais de toute évidence, ceux qui commettaient ces abominables forfaits ne venaient pas à confesse. Ils n'étaient d'ailleurs pas très nombreux chaque semaine à braver les vents violents de la petite presqu'île de Penvins pour remettre leur âme à Dieu dans la petite chapelle blanche aux toits d'ardoise, fièrement tournée vers le large, et qui pointait du doigt par temps clair les îles soeurs du Morbihan, Houat et Hoedic. 

Ainsi, là, dans la moiteur du bois rongé par le sel, il devait, chaque dimanche après la messe, prêter une oreille distraite à de ridicules péchés véniels murmurés avec ferveur et contrition (une messe négligée, un mensonge sur la taille d'un poisson pêché à la ligne, une recette secrète de galette au sarrasin subtilisée dans une ancienne boîte à biscuits Keroler pour gagner un concours au marché de Vannes), pendant que les péchés capitaux restaient, eux, inavoués et surtout impunis. 

- Mon père, pardonnez-moi car j'ai péché, lui répéta plus fort Marie.

A vrai dire, au bout de vingt ans à grelotter dans la petite chapelle infiltrée de sable, le Père Gwenn s'ennuyait ferme. Les entrailles se déversaient toujours à ses pieds, mais au sens figuré à travers les fades confessions, et il n'avait même plus le plaisir du coup de lame fatidique. Il avait maintenant quarante-six ans, était grand, en bonne santé et encore bien bâti, même s'il avait bien profité des kouin aman, fars aux pruneaux et autres andouilles de Guéméné que les paroissiens lui amenaient comme des offrandes païennes, dans l'espoir qu'il intervienne en leur nom auprès de Celui qu'il était censé représenter.  

Il avait encore beaucoup à vivre, mais sa vie manquait d'aventure, de surprises. Renoncer aux femmes qu'il n'avait jamais connues n'avait pas été un sacrifice, surtout si l'on considérait le physique ingrat de la plupart des jeunes filles des alentours, généralement peu favorisé par la consanguinité qui faisait depuis des siècles des ravages sur la presqu'île. Les farouches habitants de Rhuys étaient peu enclins à se mélanger avec ceux "du continent", et les Vannetais le leur rendaient bien. On vivait et on pensait ici comme des insulaires, tant lors des grandes marées la langue de terre qui rattachait la presqu'île au reste de la Bretagne devenait étroite. On était alors en juillet 1974, mais les plages étaient vides de touristes. Les parisiens en mal de soleil se pressaient tous sur la côte d'Azur, plus particulièrement à St Tropez et à la Grande Motte, où, avait-il entendu dire, d'incroyables immeubles avaient été bâtis sur des marais asséchés. 

"Mon Père, pardonnez-moi car j'ai péché", lui dit donc ce dimanche-là, comme tous les autres dimanches, l'ennuyeuse Marie. 

- Je vous écoute, Marie, lui répondit-il finalement, comme il le faisait, inlassablement, chaque semaine. 

Le Père Gwenn s'endormait déjà, se préparant pour une énième histoire de chien battu, de rêve coupable ou d'excès de cidre. Mais ce qu'il entendit ce jour-là le réveilla tout à fait.

- Mon père, en me promenant dans les marais salants de St Armel au crépuscule avec mon chien Tartuffe, j'ai vu… vous connaissez Tartuffe, n'est-ce pas mon père? Je ne le bats plus, vous savez… 

Gwenn n'en avait rien à faire de ce maudit chien, il voulait seulement savoir ce que Marie avait vu dans les salines. Impatient, il l'exhorta à poursuivre sa confession. 

- Donc, au détour d'un bosquet de genêts, j'ai entendu des bruits, de petits cris stridents. Pensant à un oiseau blessé ou pris dans les ronces, je me suis approchée prudemment et sans bruit, ne voulant pas l'effrayer. Et là…

Marie s'interrompit de nouveau, et baissa la tête, honteuse. Gwenn haletait derrière les croisillons de bois qui le séparaient de sa timide paroissienne. Vas-tu parler, idiote, avait-il envie de lui crier.

- Continuez Marie, n'ayez pas peur, dit-il pourtant avec patience. Vous savez que ce que vous dites ici est entre vous et moi. Euh, et Dieu, naturellement. 

Il l'avait oublié celui-là.

- Et c'est là que je les ai vus, continua Marie. Une femme allongée dans les hautes herbes, sa robe relevée sur son ventre, sa culotte enroulée autour de la cheville droite. C'était la jeune Gaëlle, celle qui tient la crêperie sur la place à Arzon, je l'ai reconnue tout de suite, sa mère et moi étions à l'école ensemble, vous savez! Un homme aux cheveux blancs était couché sur le ventre entre ses jambes, avec son visage enfoui dans son… euh… vous voyez, mon père? 

Il voyait bien. Très très bien, même. 

- Et en quoi avez-vous vous-même péché, Marie? 

- Mon père, j'ai honte de vous le dire, mais… j'ai pris du plaisir à les regarder. Au lieu de m'enfuir immédiatement, je suis restée là, accroupie, cachée derrière les genêts, et j'ai regardé. L'homme grognait, mais le son était étouffé par… enfin, vous voyez. La jeune Gaëlle poussait des petits cris de mouette. C'est pourquoi j'avais cru entendre un oiseau blessé. 

Il sentit son sexe se durcir. Surpris, il se tortilla sur son banc et toussa bruyamment. Jusqu'à ce jour, seule la formidable poitrine de sa tante Katell, qu'il observait tous les matins à la dérobée en buvant son café au bistrot qui vivotait à l'ombre du Château à Suscinio -dont sa tante était la tenancière-, avait eu la capacité de le mettre en émoi. Il se sauvait alors pour rejoindre sa chambre, où il se soulageait frénétiquement, avec l'image de ces deux énormes bouées flottant devant ses yeux. 

Marie le tira brusquement de sa rêverie charnelle. 

-Tout va bien, mon père? Je vous ai choqué? Mon Dieu, pardonnez-moi!!! 

- Non, non, Marie, réussit-il à articuler dans un râle. Avez-vous reconnu l'homme?

- Mon père, c'est là que ça devient vraiment difficile. Je ne sais pas comment vous le dire… 

Mais parle, espèce de gourde, hurlait-il intérieurement. Pour une fois qu'il se passait quelque chose dans ce confessionnal! Il attendit pourtant patiemment qu'elle veuille bien nommer le coupable. 

- C'était le Père Le Goff, votre euh… collègue de St Jacques. 

Le père Le Goff, son mentor, son modèle, celui qui lui avait tout appris, tout transmis (à part la foi, évidemment), le seul homme qu'il estimait? Gwenn faillit en tomber de son banc. Cette chienne de Gaëlle, avec cette crinière blonde qui avait convaincu nombre d'hommes qu'ils adoraient les crêpes, l'avait envoûté, ensorcelé. Oui, il ne voyait pas d'autre explication. Gwenn était hors de lui. Il ne croyait en rien en ce monde, sinon en la bonté et en l'honnêteté du père Le Goff. Gaëlle devrait payer.

- Elle est habitée par le Démon, dit-il alors doucement à la bigote honteuse, et il est de votre devoir de paroissienne de la faire retourner là d'où elle vient, de la rendre à Satan. Dieu vous a choisie pour être son bras armé, Marie. Ne pas entendre son appel serait le plus grand des péchés. 

- Oh mon Père, je l'ai senti aussi, s'exclama Marie. Depuis toute petite, j'ai cette faculté de percevoir l'aura du Mal. Je savais qu'un jour, je serais admise dans l'armée de Dieu. Avoir été choisie comme témoin de cette ignominie me l'a révélé. Que dois-je faire mon Père? Qu'attend donc le Seigneur de moi? 

- L'aconit est une jolie fleur violette, en forme de casque ou de capuchon. J'en ai planté il y a des années de cela dans l'angle sud du cimetière de Sarzeau. C'est un poison violent, quelques grammes de ses racines suffisant à entraîner la mort. Il faut à tout prix éviter de la mélanger à du thé par exemple, car si celui-ci est bien sucré, le goût de la plante passera presque inaperçu. Vous me comprenez, Marie? 

Elle le comprenait.

Le dimanche suivant, une petite fiole passa discrètement entre les croisillons qui séparait le père Gwenn de celle qui allait accomplir la volonté de Dieu. Marie l'avait prise entre le pouce et l'index en tremblant un peu, consciente de l'importance de ce moment qui allait faire basculer sa vie, de femme recluse et inutile à soldate du Très Haut. 

La semaine s'écoula, lentement. Gwenn ne dormait plus, ne mangeait plus. Il tournait en rond dans la petite chambre que l'église mettait à sa disposition chez une logeuse à Landrezac, à 20 minutes à pied de son lieu de travail, par la plage. Chaque jour qui passait pouvait être le dernier pour la vile Gaëlle et l'attente du récit circonstancié de Marie était plus excitante que tout ce qu'il avait pu vivre auparavant, même s'il n'avait, en fin de compte, jamais rien vécu de significatif. Il imaginait la scène qui était certainement en train de se dérouler au moment même où il y pensait. 

Marie, nerveuse mais déterminée à ne pas décevoir le Seigneur, avait invité la jeune Gaëlle, sous un prétexte fallacieux en lien avec son amitié avec sa mère, à boire le thé chez elle. A la cuisine, elle avait pris soin de choisir deux tasses de couleurs différentes pour éviter tout risque de confusion. Elle avait versé le contenu de la fiole -du jus extrait en pilant des racines d'aconit- dans la tasse rouge. Rouge comme la honte, celle qu'aurait dû ressentir Gaëlle à se faire manger l'intimité par un prêtre qui avait le triple de son âge. Honte qui visiblement, au vu de son air enjoué et pétillant, était totalement absente. Marie avait choisi pour elle-même une tasse blanche, car elle était l'ange de la purification, choisie par Dieu lui-même, à travers l'un de ses plus honnêtes représentants. Le thé de Gaëlle avait été abondamment sucré, comme suggéré, pour masquer l'amertume de la plante mortelle. En bavardant sans cesse au sujet de souvenirs de jeunesse de sa mère impliquant Marie et qu'on lui avait racontés, Gaëlle avait pris des petites gorgées de thé, sans rien soupçonner ni sentir. Marie l'observait alors les yeux plissés, le visage fermé, calme maintenant qu'elle ne pouvait plus reculer. Après une quinzaine de minutes, Gaëlle avait commencé à avoir la bouche et la gorge en feu. Elle en avait fait part et avait demandé de l'eau fraîche. Le temps de revenir de la cuisine avec le verre, Marie avait vu la jeune fille se plaindre de maux de tête soudains. Elle l'avait vite raccompagnée chez elle pour qu'elle s'étende, faisant toutefois en sorte de ne pas être vue en sa compagnie. 

Là, seule sur son lit, la pauvre Gaëlle avait été prise de violents vomissements, puis elle avait eu du mal à respirer. Se levant pour atteindre le téléphone, elle était tombée au sol dès ses premiers pas. Elle avait regardé le plafond tourner devant ses yeux, en se demandant, angoissée, si par hasard ce n'étaient pas là les premiers symptômes d'une grossesse. Après tout, le Père Le Goff et elle se fréquentaient en secret depuis plus d'un mois maintenant. Depuis qu'il avait émis le désir de la voir seule afin de préparer son mariage avec le jeune Evan, pêcheur à Port Navalo. C'était lui, Le Goff, qui allait célébrer leur union dans quelques mois, et lors de ces soirées destinées à choisir les textes qui seraient lus lors de la cérémonie, leurs coeurs et leurs corps avaient basculés. Oh, ce n'était pas la première fois pour le prêtre, Gaëlle avait entendu des rumeurs. Et justement, c'est bien cela qui l'avait excitée, son jeune fiancé, très pratiquant, ayant décidé de rester vierge jusqu'à sa nuit de noces. Mais la jeune fille, même si elle désirait plus que tout un mari honnête, était jeune et belle, et elle avait des besoins, en plus de nombreux admirateurs. 

Les pensées coupables de Gaëlle avaient alors été interrompues par de violentes convulsions, son sang avait eu du mal à circuler normalement, et bientôt elle avait cessé de respirer, sa jolie bouche palpitant désespérément jusqu'à la dernière seconde à la recherche d'un peu de vie, tout comme les poissons que Gwenn n'avait pas le temps d'éventrer vivants, autrefois, sur le bateau de son père. 

Oui, cela avait dû se passer ainsi, à quelques détails près. Gaëlle vivait seule à Arzon au-dessus de sa crêperie, et son fiancé, occupé en mer dès l'aube, ne lui rendrait certainement pas visite avant tard dans la soirée, sinon même avant le lendemain, s'il avait le bonheur de pouvoir suivre toute la nuit un ban de maquereaux ou de bars. Gwenn n'entendrait donc peut-être rien au sujet de la mort de la jeune fille avant que Marie ne lui fasse son rapport au confessionnal. 

Mais le dimanche, il attendit Marie en vain. Il ne trouva pas le sommeil cette nuit-là, son esprit torturé échafaudant les pires hypothèses. La plus probable était que Marie n'avait pas trouvé le courage ni la foi nécessaires pour punir Gaëlle et qu'elle se terrait chez elle, attendant que la colère de Dieu s'abatte sur elle. Au matin, troublé et inquiet, Gwenn partit à pied par la plage pour rejoindre le domicile de sa paroissienne, au Rohaliguen. En chemin, il croisa le salinier Le Bihan, qui l'aborda avec une excitation teintée de panique.

- Vous avez entendu la nouvelle, mon Père? C'est dans Ouest France ce matin! Vous vous rendez compte? Un fait divers de chez nous dans Ouest France! Marie Gouadec est allée se rendre à la police de Vannes vendredi soir. Elle a avoué un meurtre, paraît-il. On ne sait pas encore officiellement qui manque à l'appel, mais toute la presqu'île est en ébullition! 

Gwenn pâlit, fit un signe de croix que Le Bihan interpréta en faveur de la supposée victime, mais qu'il s'adressait en fait à lui-même, avant de s'éloigner sans un mot. Il courut au café de son opulente tante pour y trouver le journal du jour, mais aussi pour se réconforter à la vue de son décolleté sans fond, sans aucun doute le plus beau paysage de la presqu'île. Il n'avait pas imaginé cette éventualité: Marie s'était bien confessée comme chaque semaine, mais à la moiteur de son petit confessionnal elle avait préféré la sécheresse d'une salle d'interrogatoire de la police de la grande ville. 

C'est là, dans le café, sous les regards ébahis de tous les paludiers de Suscinio qui prenaient leur pause déjeuner, que la police de Vannes vint cueillir Gwenn sans ménagement. Il n'avait fait que son travail, criait-il en se débattant pendant qu'on lui passait les menottes. Mais la police ne comprit pas la logique de son action de bienfaisance par procuration. Les journaux locaux et nationaux non plus, qui écrivirent qu'il s'était repu avec délice dans la pénombre humide et les murmures du récit d'ébats coupables, puis de l'horreur qu'il avait commanditée au nom de dieu, en manipulant avec perversion l'âme troublée qui s'était confiée à lui. 

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10/11/2012

De la sueur dans l'eau de rose

SadoMasoBear.jpeg"Fifty shades of Grey" est le livre le plus vendu de tous les temps au Royaume Uni. Sans aucune prétention sinon celle de faire plaisir aux femmes, sans nominations à des prix prestigieux, il s'impose comme le livre événement de l'année, en Europe comme aux USA. Lu majoritairement par les femmes, certains affirment que son succès sans précédent révélerait une sexualité féminine de plus en plus libérée, avec des femmes prêtes à faire face à leurs désirs. 

Permettez-moi d'en douter. Je trouve au contraire cette bouffée de chaleur soudaine et collective plutôt inquiétante. Mais que se passe-t-il (ou ne se passe-t-il pas) dans les chambres à coucher pour qu'on voie tant de femmes accueillir ce livre comme une révélation divine et sembler enfin découvrir le sexe et ses petits jeux connexes? Les ventes de sex toys ont explosé aux USA (+600% pour les boules de geisha et +500% pour les cravaches), comme si ces objets venaient d'être inventés et lancés sur le marché à grand coups de campagnes de publicité et plans marketing. Hallucinant, mais fascinant. 

Les critiques jugent avec dédain les parties de jambes en l'air de "Fifty shades of Grey", les déclarant aseptisées, normées, codifiées, cucul, sans force sexuelle entre les protagonistes, "juste ce qu'il faut pour émoustiller les jeunes ou les femmes qui ne sont pas habitués à ça". Mais le livre n'est-il pas justement destiné aux femmes qui n'y sont pas habituées et qui fantasment sur une vie sexuelle libérée et sans tabous? Celles qui le sont déjà n'ont-elles pas d'autres lectures, et déjà tous les accessoires et jouets pour adultes à portée de main? Ces dernières ne sont pas la cible visée par E.L James, c'est évident. 

Le plus amusant et intriguant, c'est que l'auteure avoue n'avoir jamais elle-même pratiqué le sadomasochisme: "Je ne suis pas allées à des soirées SM. J'ai lu pas mal de livres et je suis allée sur Internet. Pour le reste, j'ai fait travailler mon imagination", avoue-t-elle dans une interview accordée au journal français Métro. Elle déclare aussi avoir testé les scènes de sexe avec son mari, pour voir si ce qu'elle racontait fonctionnait. "Mais nous étions habillés!", croit-elle bon de préciser. Madame "mummy porn", comme on l'appelle désormais, testant chastement les chorégraphies sexuelles de son livre? Positivement ridicule. Serait-elle moins libérée qu'il n'y paraît, la dame grâce à qui des millions de femmes ont désormais, comme son héroïne Ana Steele, "les hormones en ébullition"?

Ridicule, mais néanmoins étonnant. E.L James aurait donc l'incroyable faculté d'arriver à rendre crédibles des situations SM extrêmement détaillées, sans rien y connaître. Cela force le respect. Car même si assez pauvres au niveau littéraire, les scènes sonnent justes et sont bien documentées. Certes, de vrais adeptes du SM font entendre leur voix ici ou là, pointant des erreurs flagrantes ou des situations dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas (notamment dans les termes du "contrat" entre le dominant et la soumise), mais dans l'ensemble, tout cela se tient assez bien.

Autres polémiques soulevées par le livre, celle d'une image dégradante de la femme et d'une supposée incitation aux violences conjugales. Selon certaines associations américaines luttant contre les violences faites au femmes, ce livre "normalise les abus, dégrade les femmes, et encourage les violences sexuelles". Faire un tel amalgame entre violences sexuelles et jeu SM consenti est hypocrite et opportuniste. Tous les adeptes de SM vous le diront: les pratiques impliquent toujours un grand respect de l'autre et une maîtrise totale des limites. C'est d'ailleurs ainsi que la relation dominant/soumise est présentée dans "Fifty shades of Grey". 

Alors, bien sûr, comme le disait Roselyne Bachelot dans l'émission "Le Grand 8" de Laurence Ferrari, après une lecture à haute voix pleine de mépris et d'ironie, "c'est de la daube". Je ne dirai pas le contraire. Mais ce livre a d'autres qualités, et notamment celle d'avoir su s'engouffrer dans un créneau encore peu exploité, celui du roman Harlequin "avec du cul". Quelle femme n'a jamais rêvé de voir ce que le Prince Charmant cache sous son collant? Et surtout, quelle femme n'a jamais rêvé de le voir "baiser brutalement", comme le dit Christian Grey, son innocente princesse? 

"Fifty shades of Grey" reprend ainsi toutes les ficelles efficaces et éprouvées des romans à l'eau de rose, le sexe explicite et le zeste de perversion en plus. Premier contact difficile entre les futurs amoureux malgré de longs et fréquents échanges de regards chargés de désirs; manque de confiance en soi et naïveté de l'héroïne qui lutte contre ses propres sentiments avant d'enfin lâcher prise, pour le plus grand plaisir des lectrices (qui, elles, avaient compris dès les premières pages qu'elle était amoureuse); héros forcément très beau, très puissant et très riche, mais plus ou moins vierge émotionnellement; tout y est. 

On avait déjà, avec la saga "Twilight", de l'eau de rose teintée de sang humain, avec "Fifty shades of Grey", nous voilà enfin avec un roman dont l'eau de rose est additionnée de sueur et autres fluides corporels inavouables. Il était temps. 

03/11/2012

"La vérité sur l'affaire Harry Quebert": distraire n'est pas foudroyer

2310l-mouette-rieuse-chroicocephalus-ridibundus.jpegCe billet n'a pas pour objectif d'assassiner le jeune et charmant Joël Dicker. Son livre événement, "La vérité sur l'affaire Harry Quebert" est un coup de génie, inutile de le nier. C'est le bon livre au bon moment, écrit par la bonne personne, entouré d'un marketing efficace, et qui surtout, se vend extrêmement bien. S'il n'était pas autant encensé et récompensé, il ne m'aurait pas fait ciller une seule seconde. Il est même probable que je ne l'aurais pas lu. Bien que je me méfie par principe des avis unanimes (plaire au plus grand nombre reste toujours suspect) et des prix littéraires bobos dont se gargarise le Tout Paris, j'ai été tentée, comme beaucoup, de lire de plus près de quoi il retournait. 

La principale qualité des prix littéraires est d'assurer une visibilité et des ventes record à celui qui en est gratifié, mais ils ont aussi le défaut de créer des attentes. Et quand le contenu n'est pas à la hauteur de ces attentes, la déception mène à la frustration, puis à la colère, avec la désagréable impression de s'être fait berner. Car contrairement à ce que j'ai pu lire ici ou là (à vrai dire partout), je n'ai personnellement pas été happée au point de dévorer ce roman en une nuit. Ce pavé est appétissant au premier regard et au fumet, certes, mais je l'ai rapidement trouvé long et indigeste, tout comme David Caviglioli, critique littéraire au Nouvel Observateur, qui avoue ne pas avoir "réussi à poursuivre la lecture bien longtemps". Mais peut-être avons-nous, lui et moi, l'estomac trop fragile, ou trop exigeant. 

Commençons par la forme. Certainement, Dicker aspire à être un grand écrivain et il s'y emploie avec application, mais loin de me foudroyer, il n'a fait, au mieux, que me divertir. Attention, je ne nie pas, comme il le dit lui-même dans son livre, que "divertir, c'est bien aussi". Mais un livre qui vous marque, qui vous change, qui vous fait grandir, qu'on referme comme on quitte un ami cher, c'est encore mieux. Et cela n'a pas été le cas, pour moi, avec "La vérité sur l'affaire Harry Quebert". 

Je qualifierais ce roman "de gare" ou "de plage", de ceux dont on peut suivre le fil malgré le brouhaha ambiant, que ce soient des conversations de wagon, ou des cris d'enfants jouant dans le sable. Il en faut, ils sont importants ces livres-là. Ils nous permettent de nous évader partout, en toutes circonstances. Certains livres sont faits pour le silence, et d'autres pour le bruit. Le livre de Dicker est un livre pour le bruit. Un ouvrage léger qui fait passer agréablement le temps, même dans un environnement peu propice à la lecture. Dans le silence par contre, la pauvreté de la langue saute malheureusement vite aux yeux (les arracherait, même). Il est des chefs d'oeuvre dont la force et la justesse des mots portent l'histoire. Chez Dicker, c'est au contraire l'histoire, bien fabriquée, qui tente de nous faire oublier la faiblesse des mots. 

Et pourtant, à ce niveau-là, les critiques restent étonnamment timorées. De Jean-Louis Kuffer, critique et écrivain ("ce n’est certes pas un styliste mais un excellent narrateur") à Bernard Pivot ("s’il devait gagner, on ne mettra pas dans nos attendus que l’auteur a révolutionné la langue française"), les piques sur sa piètre maîtrise de la langue se font discrètes, et Dicker bénéficie d'une indulgence hors normes. Même bienveillance quasi paternaliste de la part l'écrivain suisse Alain Bagnoud, qui n'ose tacler le jeune prodige qu'à demi-mots: "On aura compris peut-être que moi, je préfère les romans plus personnels et avec une écriture moins convenue, plus individualisée, plus sapide, mais ça n'enlève rien au fait que Dicker soit un remarquable raconteur d'histoire et un constructeur émérite".

Maintenant, le fond. La plus grande erreur, à mon sens, que Dicker pouvait commettre a été de vouloir à tout prix nous révéler des extraits du supposé chef d'oeuvre "Les origines du mal". Ne maniant pas lui-même la langue française avec génie, comment pouvait-il rendre ces passages crédibles? Tout juste dignes d'un roman Harlequin, ils déçoivent fortement. Laisser ces échanges épistolaires hors de portée du lecteur lui aurait permis de les imaginer sublimes, uniques. Au lieu de cela, Dicker nous jette en pâture des lettres naïves, ennuyeuses, répétitives. Quel dommage! Rien de plus dangereux que de décrire cette oeuvre, véritable colonne vertébrale du roman, avec une emphase itérative et quasi incantatoire, pour ensuite ne pas tenir ses promesses. Le jeune Dicker a encore à apprendre les vertus du non-dit, semble-t-il. Oser laisser l'essentiel à l'état d'allusion demande une confiance en soi qu'à l'évidence il n'a pas encore. 

D'un autre côté, il est des éléments que Dicker ne décrit pas assez: les paysages, les ambiances (et pourtant Dieu sait si la Nouvelle Angleterre se prête particulièrement bien à l'exercice), les caractéristiques physiques de ses personnages. Ma plus grande frustration: Elijah Stern, un personnage clé qui aurait pu se révéler fascinant et complexe, si Dicker avait bien voulu s'y attarder un peu. Un seul adjectif lui est accordé, celui d'"élégant". Vraiment insuffisant. 

"La vérité sur l'affaire Harry Quebert" tient au fond plus du scénario que du roman. Ce n'est peut-être pas pour rien que Jean d'Ormesson a déclaré que le livre donnerait "sûrement lieu à un merveilleux film". C'est une évidence, tant on le dirait construit précisément dans ce but. Toutefois, la force d'un scénario se mesure en grande partie à la qualité de ses dialogues, et le moins que l'on puisse dire, c'est que Dicker n'est pas non plus un grand dialoguiste. Les échanges entre Harry et Nola, notamment, sont d'une vacuité totale, et pollués par une profusion de "mon amour, mon chéri, je t'aime comme je n'ai jamais aimé" assez agaçants à la longue. Ces pauvres dialogues ne rendent pas justice au personnage de Nola, qui apparaît du coup assez creux et fade, malgré ses délicieux problèmes psychiatriques et ses actions audacieuses.

La relation amoureuse, sulfureuse en soi car interdite, est ainsi dépouillée de toute sensualité, même suggérée. Dicker n'a-t-il pas osé effleurer le sujet des probables rapprochements charnels entre ses deux personnages? Alors qu'il n'hésite pas à parler de façon directe de la fellation que Nola prodigue au chef Pratt, il reste là mystérieusement coi: des quelques jours que les deux amoureux auront passé dans un hôtel, on ne sait presque rien. Aucun contact physique, si ce n'est un baiser sur la joue de Nola à Harry, n'est avoué. La litote, cette fois mal placée, est frustrante. Il n'était pas question d'espérer un érotisme débordant, mais peut-être juste un peu plus de réalisme affiché et assumé. 

Venons-en à l'autre axe du roman, celui de l'enquête policière. La façon dont elle est menée trahit le jeune âge de l'auteur, issu d'une génération nourrie aux jeux vidéo. L'investigation de Marcus se déroule comme s'il jouait à "Myst": il semble passer systématiquement le curseur sur les personnages qu'il croise dans le "gameplay", et si celui-ci se met en surbrillance pour indiquer une interaction possible, il clique. Les personnages en question crachent alors facilement leur histoire et les indices nécessaires pour progresser dans le "jeu/roman". Terriblement prévisible, malgré les incontournables retournements de situation et révélations de dernière minute. 

Pourtant, les circonstances font que Joël Dicker est aujourd'hui un écrivain à succès, à défaut d'être (encore) un grand écrivain. Il est amusant de constater que la dialectique entre talent et succès est justement le sujet de fond de son roman. "Personne ne sait qu'il est écrivain, ce sont les autres qui le disent" nous dit Harry Quebert dans son conseil no 29. En faire la démonstration à travers son propre destin est un trait de génie de Dicker.

01/11/2012

Sicli l'élitiste

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Septembre 2015: Après expulsion de ses turbulents et peu rentables occupants, l'Usine de la place des Volontaires a été entièrement rénovée et sa gestion confiée à une société privée. Sa situation idéale proche du BFM et au bord du Rhône en fait le lieu parfait pour les apéros haut de gamme et soirées d'entreprises. Le reste du temps elle sera consacrée à des événements culturels, à condition qu'ils soient en lien avec l'art abstrait du début du 20e siècle ou la sculpture non figurative. Quant aux réservoirs de la Bâtie, ils sont en passe d'être transformés, grâce au soutien de la famille Rothschild, en caves à vin luxueuses, où se tiendront des dégustations et des afterworks sur invitation.

Science-fiction? Peut-être... Et pourtant, la récente affectation de l'Usine Sicli aux Acacias aux domaines peu festifs et peu rassembleurs de l'architecture et du design, et sa gestion confiée à une société privée, rendent ce scénario catastrophe presque plausible. 

"Voilà qui en jette, comme on dit. Voilà qui promet", se réjouissait pourtant le journaliste Fabrice Gottraux dans la Tribune de Genève en janvier dernier. Après avoir été investie avec succès comme lieu central par le festival Antigel, la première soirée publique de l'ancienne usine d'extincteurs, avec défilé de mode décalé, concert et DJ électro jusqu'au bout de la nuit, avait marqué les esprits. 

"Genève s’est elle découvert un nouveau lieu de culture? Un nouveau lieu de fête? Chez les acteurs culturels du coin, ça discute ferme, ça projette. Dans la tête des noctambules, ça bouillonne. Avec Sicli, on se prend à rêver", ajoutait encore Fabrice Gottraux. De son côté, Pierre-Alain Girard, secrétaire général adjoint au DCTI promettait que Sicli allait devenir "un pôle culturel convivial, attractif, pluridisciplinaire et accessible à tous, dans l’esprit des Etats généraux de la nuit". 

Quelques mois plus tard, il faut malheureusement déchanter. Enfin, sauf si on est plein aux as, si on évolue (avec relations, si possible) dans les milieux de l'architecture et du design, et si on reçoit la bénédiction d'Arfluvial, la société privée gestionnaire du lieu (ainsi que du Bâtiment des Forces Motrices). Envolés les rêves de fêtes électro, de concerts rock, de pièces de théâtre, de spectacles de danse et autres soirées festives. La culture alternative sans trop de moyens ne passera pas la porte du rez de chaussée. L'élitisme est de rigueur, encore une fois. Et Sicli se doit d'être rentable. 

Renseignements pris, la location du rez est facturée CHF 5'000.- la soirée. Accessible, vraiment? Un rabais peut être négocié à condition que l'entrée soit gratuite ou à bas prix pour le public. Pour offrir un événement gratuit ou très accessible à Genève, une subvention (ou de généreux mécènes, dont tout le monde parle dans les milieux politiques de droite, mais que personne n'a jamais vus rôder autour de la culture dite alternative), est indispensable. A moins d'être entièrement géré par des bénévoles, et organisé avec des bouts de ficelles. 

Les médias ont rapporté que cette situation aberrante aurait "fait un tollé dans les milieux culturels". Soit. Mais il faut malheureusement constater que depuis, ces mêmes milieux sont restés cois. Seul Eric Linder, organisateur d'Antigel, a officiellement exprimé sa déception: "Il y a de vrais besoins pour des sites polyvalents, c’est dommage de le dédier à une forme d’art en particulier. Envisager la culture par case ne correspond plus aujourd’hui à ses besoins. Cette salle offre les avantages d’une utilisation polyvalente. Mais il n’y a pas de vision dans ce sens", réagissait-il à chaud. 

Les voix qui s'élèvent régulièrement à Genève pour réclamer (à raison) de nouveaux lieux culturels, où sont-elles aujourd'hui? Les acteurs de la culture alternative et des nuits genevoises, qu'en disent-ils? Les a-t-on vu manifester suite à cette affectation restrictive et peu sensée? Le RAAC (Rassemblement des artistes et acteurs culturels) a-t-il publié un communiqué de presse à ce sujet? Pas à ma connaissance. Le silence est assourdissant, comme on dit. "Faites une pétition pour que la gestion de l'usine Sicli soit confiée à la Ville de Genève", m' a-t-on soufflé dans les couloirs de l'administration municipale. Car la Ville, dont les relations avec l'Etat sont toujours aussi tendues, semble elle aussi insatisfaite de la tournure des événements. L'appel est lancé...