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08/04/2012

Censures et dérapages

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La lecture des derniers billets de Grégoire Barbey et des nombreux commentaires qui y sont attachés, certains pertinents, d'autres intolérables (et néanmoins acceptés), m'inspire quelques réflexions.

Présente depuis quelques mois seulement sur les blogs de la Tribune de Genève, j'y ai découvert un monde fascinant, riche, mais aussi parfois d'une grande violence. A l'approche de mon 70e billet, vous êtes environ 4000 lecteurs uniques par mois à me suivre, en consultant environ 25'000 pages. Dès lors, j'ai une responsabilité.

Car dès le premier billet, il faut faire un choix. Celui des limites que l'on souhaite poser entre la liberté d'expression de ses lecteurs, et sa propre liberté de gérer à sa guise cet espace personnel, sur lequel on s'expose, se confie, se met en danger, aussi. Donner publiquement son opinion sur des sujets sensibles n'est pas anodin, sachant que les blogs de la TdG sont extrêmement bien référencés sur Google, et qu'ils sont toujours, malgré leur relégation dans les bas fonds de la page d'accueil du site du journal, finalement très lus.

Premier choix: Ne pas autoriser les commentaires sur certains billets sensibles. Soit parce qu'on n'aura pas le temps de les modérer, soit parce qu'on souhaite s'exprimer sans manifester d'intérêt pour ce que les autres en penseront. C'est respectable, quoiqu'on en dise. Le dialogue n'est pas une obligation, rien n'empêche un blogueur d'imposer le sens unique. Je dis, vous lisez. Point. Pour ma part, je n'ai encore jamais recouru à cette solution extrême. Mais, ayant peu de confiance en la capacité d'auto-censure de certains commentateurs, je ne l'exclus pas.

Deuxième choix: Modérer les commentaires en ne publiant que ceux qui sont favorables ou neutres, en rejetant toute critique. Il paraît que c'est monnaie courante, si on en croit les hauts-cris que poussent les commentateurs au sujet de certains blogs. C'est une solution confortable et valorisante, mais peu intéressante, car biaisée et finalement très narcissique. Autant se créer quelques pseudos et se commenter soi-même, de façon outrageusement élogieuse.

Troisième choix: Accepter la critique constructive, tout en refusant les commentaires qui portent atteinte à la vie privée (la sienne ou celle des autres), aux droits fondamentaux, ou qui pourraient faire l'objet de plaintes pénales. Cela semble l'évidence, et pourtant certains trouveront toujours le moyen de crier à la censure, ne sachant pas eux-mêmes se mettre des limites, refusant de réaliser que leurs commentaires sont haineux, non respectueux de celui qui a eu le courage de partager une opinion. Parle-t-on alors d'édition, de suppression, ou de censure? Pour ma part, c'est la solution que j'ai choisie, et "censurer" (rarement) des commentaires ne me pose aucun problème moral ou éthique. Mon blog est mon espace, mon territoire, et ceux qui veulent y entrer doivent y respecter mes règles. Et même si j'y confie parfois des éléments de ma vie privée, de façon détournée ou limpide, je peux ne pas accepter qu'on les commente en me manquant de respect. C'est mon droit. C'est notre droit à tous.

Quatrième choix: Laisser les commentaires entièrement ouverts, sans modération, et s'interdire la censure. C'est un choix très dangereux, bien qu'il trahisse une forme d'idéalisme. Celui qui choisit cette solution a soit une foi sans faille en l'être humain, soit des tendances clairement suicidaires, ou prend un plaisir malsain à créer la polémique, à attiser la haine. Il y a autant de commentateurs intelligents et pertinents, ayant le courage de s'exprimer sous leur vrai nom, que de sombres personnages avançant masqués et se permettant tout et n'importe quoi sous couvert d'anonymat. Ne pas les modérer peut non seulement rendre le blogueur, mais également la Tribune de Genève, pénalement responsables.

Nous en arrivons donc aux nombreuses attaques contre la plateforme, et contre son gestionnaire, Jean-François Mabut. Là aussi, la Tribune de Genève a-t-elle l'obligation de laisser cet espace public autogérer ses excès et ses dérives, ou doit-elle les censurer au besoin, en tant qu'hébergeur? La blogosphère a évolué à un rythme si rapide, ici et ailleurs, que les règles semblent encore floues et appliquées au cas par cas, dans l'urgence. Elle est devenue une sorte de monstre difficile à contrôler, débordant de toutes parts de l'espace dans lequel on tente de le maintenir. Les attaques personnelles, les arguments ad hominem, les calomnies, les propos racistes, homophobes ou antisémites pourrissent les débats. Les anciens "trolls" des forums (en perte de vitesse depuis l'avènement des réseaux sociaux) y ont fait leur nid, et de nouveaux noms doivent être trouvés pour les nombreux dérivés du point Godwin.

La Tribune de Genève y est souvent attaquée, traitée de torchon ou de censeur, par les blogueurs comme par les commentateurs. On y mord la main qui nous nourrit (de lecteurs), mais on continue paradoxalement de s'y exprimer. Car, toute critiquable et opaque qu'elle puisse être dans sa gestion, la plateforme offre une tribune unique à nos idées, à nos mots. D'un autre côté, les blogueurs sont des contributeurs bon marché qui apportent une circulation non négligeable sur le site, ils doivent donc être respectés et le dialogue avec eux se doit d'être transparent et constructif. Aucune censure, aucune relégation hors des rubriques "Invités" ou "blogs citoyens", ni surtout aucune suppression de blog ne devrait à mon sens avoir lieu sans négociation et argumentation, si possible en face à face, avec l'auteur. Car ce sont des décisions qui, même si justifiées, sont d'une grande violence psychologique.

Je vais continuer de suivre de près l'évolution des relations entre Grégoire Barbey, ses commentateurs, et la Tribune de Genève. Nous devrions y porter la plus grande attention, car nous sommes tous concernés. Nous pouvons déraper, être rappelés à l'ordre ou muselés. Nous offusquer et subir des représailles. A nous de trouver l'équilibre, entre nous, et avec Jean-François Mabut.

Ecrivons, informons, débattons, polémiquons, confions-nous, indignons-nous, dénonçons, mais avec respect. Naïve, candide? Certainement. Au plaisir de vous lire, et de ne pas avoir à vous censurer!

03/02/2012

O, scandale!

 

bv000021.jpegOliviero Toscani, le photographe des campagnes choc de Benetton avait élevé la provocation au rang d'art. Censuré.

L'humoriste Stéphane Guillon fait dans l'allusion politique transparente avec "En mai 2012, Stéphane Guillon s’en va aussi", affiche de son prochain spectacle. Censuré.

Dujardin et Lellouche font dans l'humour potache et machiste sur les affiches promotionnelles du film "Les infidèles". Censurés.

Scandale, scandale et encore scandale.

Oui, mais. Avec les affiches du film "Les infidèles", pas de démarche artistique ou politique, juste de la vulgarité et du mauvais goût, certainement à l'image du film associé. Oh, ne vous méprenez pas, je défendrai toujours tout ce qui permet de se dire qu'on échappe, même pour un instant, à l'asepsie généralisée et à la morale rampante.

Mais là, la provocation est si énorme qu'on ne peut pas imaginer que ses conséquences n'aient pas été calculées. La course au buzz, passant par l'injuste censure qui permet de crier au scandale au nom de la liberté d'expression, semble évidente. Et ça marche. Une fois le lièvre levé par "plusieurs" plaintes (on ne saura pas combien il en faut pour faire frémir l’autorité de régulation professionnelle de la publicité), les esprits s'échauffent, les féministes fulminent, les libertaires contre attaquent, le net propage, le buzz grandit, l'ARPP cogite, et finalement l'afficheur anticipe et censure "à titre préventif".

La tendance naturelle des internautes à condamner à bon compte toute injustice sur les réseaux sociaux, et celle des médias à relayer la moindre micro non information (quelques plaintes contre les affiches d'un nanar sans importance) permettent un relais assuré des visuels, du titre du film et de sa date de sortie. Partout sur le net et dans les journaux, on s'offusque, et on publie.

Oh, on tente bien parfois vainement de recadrer le débat, en sommant l'opinion publique de s'indigner de choses plus vitales, comme la récurrence de l'image de la femme au foyer dans les publicités pour lessives, ou la violence du jeu Call of duty, apparemment bien plus nocif pour la jeunesse que quelques allusions sexuelles. Mais le troupeau si prévisible des féministes, journalistes, blogueurs ou forumeurs fonce tête baissée et cerveau en berne dans la brêche ouverte pour eux sans subtilité par Dujardin et Lellouche, et étrangement, aucun ne semble se sentir manipulé ou instrumentalisé par ce marketing bien huilé de la censure anticipée.

La presse en vient même à trembler pour l'Oscar, pourtant acquis d'avance, de Dujardin. Un homme en pleine ascension vers la gloire pour avoir osé le muet en 2011, si heureux en amour (il le clame dès qu'il peut), si jalousé et envié par ses pairs, se voyant transformé en martyr et symbole de la liberté d'expression bafouée, l'histoire est trop belle.

Et pourtant. Une campagne entière (même posée pour un seul jour avant d'être arrachée), peut être sacrifiée volontairement et sans regret sur l'autel de la censure, en regard de l'exposition médiatique et du buzz intenses qui ne manquent pas de suivre. L'essentiel étant qu'on en parle. Vous ne me ferez pas croire, avec le poids de Dujardin aujourd'hui dans l'industrie d'un cinéma français sous perfusion, que quoi que ce soit qui concerne l'acteur en terme de communication puisse être laissé au hasard. Trop d'enjeux, et de gros sous en jeu.

Le pire scénario finalement pour "Les infidèles" aurait été que l'appât soit boudé et que la campagne s'affiche sur les murs dans l'indifférence générale. Pourtant, je vous le dis, messieurs les "gloires montantes du cinéma français", votre comédie mineure et vos affiches lourdingues, posées ou censurées, on s'en fout. Royalement.