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13/10/2012

La constitution à l'épreuve des bistrots

crainquebille-1922-03-g.jpegInterpellée par le faible taux de participation dans la dernière ligne droite du vote sur la Constitution, j'ai décidé de remonter à contre-courant jusqu'à la source de notre démocratie. Non, je ne suis pas allée frayer au Grand Conseil, mais dans quelques bistrots genevois. Un mini-sondage personnel, certainement peu représentatif, avec comme seul moteur la curiosité, et pas mal de bières. Car pour faire parler, dans les troquets, il faut lever le coude en coeur avec ceux à qui on veut tirer les vers du nez. C'est une règle immuable. 

Un café populaire à Plainpalais. "Vous voulez bien me dire ce que vous pensez du projet de constitution sur lequel on vote dimanche?". On me regarde comme si j'étais une nouvelle espèce récemment identifiée par "Curiosity". "Vous êtes journaliste? Vous allez mettre mon nom dans la Tribune?". Tentative d'explication sur ce qu'est un blog: qu'il est dans la Tribune, oui, mais dans les tréfonds du site web, et que le journal n'est pas responsable de ce que j'écris, et que oui, je relaterai ses propos, mais pas son nom. "Pour une femme, vous avez une façon bizarre d'utiliser votre temps libre, si je puis me permettre" ricane mon interlocuteur avant de siffler le fond de son verre de Gamay. "Vous voulez dire que je ferais mieux d'aller faire du shopping ou d'apprendre de nouvelles recettes de cuisine?" (ton sarcastique légèrement sur la défensive). Eclat de rire. "C'est un peu ça, oui". Passons. 

Si la politique en matière de sécurité, de logement ou de droit de vote des étrangers s'accommode bien du comptoir, la Constitution laisse de marbre. Même si celle-ci aborde largement ces thématiques. "Ce qu'on veut, c'est de l'action, pas des grands principes qui ne changeront rien" assène mon pote provisoire de beuverie. Un client qui nous écoutait jusque-là d'une oreille distraite réagit soudain: "La constitution, elle va faire quoi contre les dealers du quartier ou pour me trouver un appartement à moins de 2000.- la pièce?". Les préoccupations sont concrètes, la colère palpable. Aucun des deux n'ira voter. "De toute façon, après, ils font ce qu'ils veulent". Je fais remarquer que ne pas aller voter, c'est laisser une minorité décider. La réponse est cinglante: "En amour, c'est l'indifférence de celle qu'on veut séduire qui fait le plus mal. En politique aussi, non?". "Ecrivez-le, ça, dans le journal", insiste-t-il. Je les quitte alors qu'ils n'ont à l'évidence toujours pas compris ce qu'était un blog. 

Deuxième étape, un salon de thé chic, pas loin du Museum. Cette fois, j'aborde deux dames âgées très apprêtées qui murmurent au-dessus de vapeurs de chocolat chaud. "Excusez-moi, Mesdames, je voulais juste savoir si vous vous intéressez au vote sur la nouvelle constitution genevoise", dis-je à voix basse, en me penchant depuis la table adjacente. Pour rompre le silence étonné suscité par mon intrusion dans leur conversation, je m'empresse de préciser que c'est pour la rédaction d'un article. Journaliste ou pas journaliste, cette petite phrase facilite toujours les contacts. Soudain, on n'est plus une personne suspecte qui les aborde sans raison, mais un grand reporter qui s'intéresse à leur personne en vue d'obtenir le Pulitzer. Ou en tout cas, c'est ce que leurs sourires et leurs "ahhhhh" suggèrent. Ne voulant pas les décevoir, je m'abstiens de toutes précisions triviales sur mon état de blogueuse. 

"J'ai renvoyé mon enveloppe hier, mais j'ai bien cru un moment qu'on m'avait oubliée, mon fils l'a reçue une semaine avant moi!" m'informe la première dame. J'ose m'enquérir de son vote, qu'elle semble brûler de me communiquer de toute façon. Elle a voté oui, parce qu'elle ne veut pas passer "pour une vieille chouette qui refuse le progrès". Cela fait rire la seconde. "Et vous, madame?" lui demandé-je, après avoir ri (jaune) avec elle. "Mon enveloppe doit être avec mes factures, quelque part…", avoue-t-elle un peu honteuse. "Et dimanche, je ne peux pas, je vais voir mes petits enfants en Valais". Donner de la voix au sujet de la Constitution n'est pas une priorité, semble-t-il. "Mais j'irai pour voter pour le jeune homme là, celui qui est sur les trams" dit-elle, comme pour se faire pardonner. "Barazzone?". "Oui, voilà, c'est ma contribution à moi au progrès, je choisis des jeunes!". Barazzone 1 - Constitution 0.

Quant à moi, si on m'abordait au bistrot à ce sujet, j'avouerais peut-être au blogueur ou au journaliste en goguette que je suis fâchée contre les Constituants. Après quelques bières, j'éructerais sans doute que j'espérais que le résultat de leurs longs, coûteux et fastidieux travaux me donnerait envie de clamer un oui franc et plein de promesses, les cheveux au vent, le regard mouillé tourné vers le XXIe siècle (même s'il a déjà commencé). Mais en fait, non. 

13/08/2012

La nouvelle constitution pour les nuls

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Le 14 octobre, nous sommes appelés à voter pour ou contre le projet de nouvelle constitution genevoise, cuisiné pendant 4 ans pour un coût total de 15 millions de francs. A ce prix-là, il vaut quand même la peine de se plonger dans les 63 pages du projet pour voir de quoi il retourne. Même si pour moi, cela équivaut à l'ascension du Mont-Blanc.

Parce que déjà, pour juger de l'étendue des travaux, il faut d'abord s'attaquer à la lecture de la Constitution actuelle, celle de 1847, amendée depuis une centaine de fois. Combien de Genevois l'ont-ils lue de bout en bout? Combien la liront-ils avant de se prononcer? Très peu, à n'en pas douter. Ils écouteront les mots d'ordre des partis proches de leur sensibilité, en maugréant "ils doivent savoir ce qu'ils font!".

Bon, à l'attaque! A première vue, le nouveau texte semble plus abordable, plus facile à lire et à comprendre. Parce que celui de James Fazy, c'est loin d'être un boulevard. Le Genevois de base trouvera même que ça bouchonne. Trop de mots, trop de formules alambiquées, trop de détails. On y avance au pas. Il était effectivement temps de fluidifier tout ça.

D'emblée, le préambule (inexistant dans la formule actuelle) me met les larmes aux yeux, et gonfle de fierté mon coeur patriote. J'interromps la lecture pour aller chercher du pop corn. Je sens que je vais vivre un grand moment.

Et je ne suis pas déçue. Tout en mâchonnant bruyamment, je m'extasie à chaque article du chapitre I. Ah, enfin on présente officiellement les Armoiries et la devise du Canton! Ah, le développement durable est en bonne place dans les dispositions générales! L'article 13, demandant à chaque personne "d'assumer sa part de responsabilité envers elle-même, sa famille, autrui, la collectivité, les générations futures et l'environnement", m'achève. C'est si beau, si noble.

Je reprends mes esprits, et me sers un verre de rosé pour attaquer le chapitre II. Qu'on parle d'égalité des salaires entre les hommes et les femmes, d'accès pour les handicapés, ou encore de droit à un environnement sain, une question me taraude déjà: mais comment l'Etat va-t-il pouvoir appliquer, contrôler ou encore financer toutes ces belles résolutions? Mystère. Mais en tout cas, ça fait joli, sur le papier. En fait, dans ce chapitre, c'est bien simple, le citoyen a droit à tout, constitutionnellement. Généreux, à défaut d'être applicable.

Et je ne vous ai pas encore parlé d'emploi, ni de logement. Restez bien assis, ça vient. L'article 38 a1 vous donne le droit d'être logé de manière appropriée, si vous êtes dans le besoin. Déjà qu'on n'arrive pas à loger correctement à Genève tous ceux qui ont un salaire, je me réjouis de voir ça. On a intérêt à construire massivement et fissa. Sans compter que plus loin, à l'article 178 a1, on nous garantit "des conditions abordables". Loin des prix actuels du marché, donc.

Mais à défaut d'un logement adéquat fourni immédiatement par l'Etat, vous aurez au moins une garde-robe neuve, une coupe régulière chez le coiffeur, un natel, un ordinateur et un accès internet. Non? Ce ne sont pas des éléments entrant dans "la couverture des besoins vitaux afin de favoriser l'intégration sociale et professionnelle" de l'article 39 a1? Je croyais, au temps pour moi, je me laisse emporter par l'enthousiasme. De toute façon, si vous lisez bien l'article 185 a2, l'Etat vise le plein emploi. Tout devrait donc s'arranger rapidement.

Tout en me resservant un petit apéro, revigorée par toutes ces bonnes nouvelles, je saute allègrement tous les articles qui concernent l'organisation de l'Etat et la politique (c'est mon blog, je fais ce que je veux). Seule chose que je retiens vraiment: tous nos chers élus seront en place pour cinq ans au lieu de quatre. Faites désormais gaffe en les choisissant, s'il vous plaît.

Je fais une pause sur l'article 158 a1 qui stipule que "l’Etat met en oeuvre des politiques propres à réduire les gaz à effet de serre". Je constate qu'il est bien séparé des articles concernant la mobilité, plus particulièrement de l'article 190 a3 qui garantit toujours "la liberté individuelle du choix du mode de transport". Encourager la mobilité douce à l'alinéa suivant doit être suffisant, apparemment, pour aller dans le sens de cet ambitieux objectif. Même pas besoin de concepts fumeux comme la société à 2000 watts. Trop fort.

En matière de santé, l'interdiction de fumer dans les lieux publics (article 176 a1) n'est plus pour "protéger l'ensemble de la population", et surtout le tabac n'entraîne plus officiellement "la maladie, l'invalidité et la mort". Un progrès? Certaines choses sont tellement évidentes qu'elles n'ont plus besoin d'être mentionnées, me direz-vous.

Sur ces bonne paroles, je m'allume une clope. Mon appartement ne figure pas sur la liste des lieux concernés ayant disparu de la nouvelle constitution. Tout va bien.

Mon gamin de 17 ans, plus scolarisé depuis 6 mois et jouant depuis intensivement à Call of duty (après avoir vainement tenté de trouver un apprentissage ou une école qui l'accepte sans avoir été promu à la fin du Cycle), sera heureux d'apprendre que si la nouvelle constitution était déjà en place, il aurait droit à une formation jusqu'à sa majorité. Dans quels locaux, avec quels profs, quels moyens? Le DIP trouvera bien, non? Mon fils ne s'appelle pas Thomas, mais aussi perplexe que moi, il attend de voir pour y croire. Dans l'intervalle, il va se donner à fond dans des loisirs diversifiés, encouragés constitutionnellement via le nouvel article 219 a1.

Je constate grâce à l'article 210 a1 que, désormais, "l'Etat facilite l'accueil, la participation et l'intégration des personnes étrangères". Evidemment, pas au point de leur donner le droit de vote au niveau cantonal ou celui d'éligibilité au niveau communal. Faut pas pousser non plus, ça reste des gens pas comme nous. Mais, au moins, l'Etat "facilite leur naturalisation. La procédure est simple et rapide" (art. 210 a2). Bien sûr, ils resteront toujours des Suisses naturalisés, bien distincts des Suisses de souche.

Je finis le pop corn, le rosé et mon paquet de clopes en parcourant les dispositions transitoires. Ouf. Bon alors, je la vote ou non, cette nouvelle constitution? La plupart des partis qui nous encouragent à le faire se disent satisfaits, bien qu'on les sente peu enthousiastes. C'est toujours mieux que l'actuelle, nous disent-ils. Ou moins pire, on ne sait pas très bien. Certes, elle contient quelques objectifs ambitieux, jugés "avant-gardistes" par certains. Je la voterai donc, mais juste pour ne pas avoir sur la conscience le gaspillage de 15 millions de francs et de quatre ans de travaux. Allez, pour voir.