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18/02/2013

Les immobiles

imgres.jpegL'homme aux échecs

Dans son pays, il devait jouer aux échecs. Sur les terrasses protégées du soleil par des canisses usées, sur une île oubliée de l'Adriatique. Là-bas, ce devait être un roi. Ici, il n'est rien. Il ne parle pas le français, et ne bafouille péniblement qu'un peu d'anglais. Aux Bastions, autour des jeux d'échecs, on parle pas l'anglais. L'homme ne joue pas, même si le langage du jeu est universel. Il est grand, bien bâti, le crâne lisse, et ses gestes sont doux, mesurés, lorsqu'il fouille la poche de sa veste sans y penser, à la recherche d'une tige pour occuper ses gros doigts. Peut-être parce que s'il ne les contrôlait pas à chaque instant, ils lui échapperaient. Il semble avoir tout vu, tout vécu. Le pire, en tout cas. Oui, sa douceur semble contenue, artificielle. A l'intérieur, c'est le tumulte, il bouillonne. Il en dû en vivre des terreurs, là-bas. Les perpétrer, même, peut-être. On a du mal à l'imaginer, à le voir comme ça, tranquillement assis à suivre des yeux les mouvements des pièces noires et blanches que les joueurs soulèvent avec détermination, concentration. Il aurait bien envie de jouer, mais cela fait longtemps qu'il ne joue plus à rien. Sinon à se faire mal, à se saouler, pour se punir. Mais se punir de quoi? "Si tu savais…", semble-t-il me dire. Les joueurs l'ignorent, s'écartent en tournant autour des échiquiers. Ce n'est pas du respect qu'il inspire, mais une peur diffuse. Il voudrait être, vivre, aimer, ou juste jouer aux échecs. Mais regarder vivre devient pour lui vivre, c'est tout ce qu'il s'autorise désormais parmi les hommes.

L'homme du bus

Il est là tous les jours, dans le bus 9. Il respire comme on baise. Il halète, râle. La gêne est palpable. Dans la ville, qu'on passe ou qu'on s'attarde, les bruits ne sont pas admis. On se doit de respirer doucement, d'être discrètement vivant. On peut parler à tue-tête dans son téléphone, y jeter sa vie en pâture, ça oui. Mais une respiration lourde et sifflante, non. Surtout si elle trahit la maladie. Elle ne doit pas se voir, s'entendre ou se montrer. Elle est indécente, dérangeante, elle bouscule notre ordre établi. Et si c'était un pervers? Et si ce râle trahissait un désir ou un plaisir coupable? Ces râles sont presque des cris de détresse, et c'est peut-être ce qui dérange le plus. Le silence permet la transparence, la disparition. Le bruit impose l'existence. Un existence sans concession, sans faux-semblant, sans barrières de bienséance, de correction. L'homme dérange. Il est malade et ça se voit, il est malade et ça s'entend, il est malade est ça se sait. Les voyageurs de la ligne 9 entrent malgré eux dans son malheur. Je descends, et le bruit râpeux se réfugie derrière les portes qui se referment.

L'homme sur le banc

Il tient compagnie à un homme de bronze. Il lui parle, et ne semble pas s'offusquer qu'on ne lui réponde pas. Après tout, personne ne lui répond jamais non plus, parmi les hommes de chair et de sang. Alors, ça ne change pas grand chose, finalement. Tant qu'à parler à quelqu'un, autant que ce soit à une statue, son mutisme étant bien plus acceptable que celui des passants. S'il est devenu un fantôme dans la ville, c'est parce qu'il a besoin de quelque chose. D'un toit, d'un boulot, d'attention, d'argent. Mais le voilà qui informe à grands cris l'effigie de George Haldas qu'il a un domicile, "il ne faut pas croire". On le prend pour un SDF, mais il a sa fierté, et tient à mettre les choses au point. C'est juste que chez lui, ce n'est pas vraiment chez lui. Ce logement fourni par les services sociaux, il ne l'a jamais investi, jamais vraiment habité. Il y vit, parfois, la nuit. C'est une coquille vide, alors que la ville, ce banc, cette statue, eux, existent pour de bon. Pour lui et surtout pour d'autres. C'est d'ailleurs parce que ce banc vit par d'autres qu'il s'y sent bien. A lui tout seul, il n'est pas capable s'insuffler de la vie à un lieu. Il n'en a déjà pas assez pour remplir son propre corps. Alors il s'accroche aux lieux publics, comme un coquillage à son rocher. Le ressac, celui qui l'abreuve, c'est le flot de voyageurs qui s'écoule du tram 12. Cette vague l'effleure, et parfois le submerge. L'homme de bronze est comme lui, ils se sont reconnus. Figés et sans vie tous les deux. Lui par moments, l'autre pour toujours.

L'homme en noir

Il entame ses journées riveté à la terrasse de ce petit café presque sans nom. Une terrasse microscopique, avec ses tables jetées sur le trottoir étroit et coincées à l'angle de l'immeuble, dans une allée jonchée de feuilles mortes. En symbiose avec son livre, tête baissée, il semble s'être depuis longtemps affranchi du brouhaha ambiant. Les passants, les trams, les voitures, font visiblement un détour autour de la bulle dans laquelle il s'est réfugié. De jour en jour, incluse dans la masse pressée des piétons anonymes, je lui jette un regard intrigué. Tantôt exposé à la poussière de la rue, tantôt protégé du vent dans la pénombre de l'allée, il lit. La mise est sombre et froissée, le cheveu n'ayant pas encore triomphé de ses errances nocturnes, la barbe comme rempart. Recroquevillé dans un cocon de mots, habillé de pensées, il tourne les pages et allume sa cigarette comme au ralenti. Son corps semble replié sur lui-même, comme pour se fondre dans la ville, humer ses bruissements, mais sans attirer les regards étrangers ou intrusifs. Il est là, sans y être vraiment. Et pourtant, c'est ainsi, dans son état d'ombre, qu'il s'est mis à exister à mes yeux. Il est immobile, et moi, je ne fais que passer, dans sa rue, dans sa vie, ou plutôt dans ce moment de vie. Un fantôme en mouvement, s'attardant sur un fantôme immobile. Et pourtant, il semble presque attendre que je vienne à lui et lui demande timidement: "Que lisez-vous?".

07/01/2012

Attend-moi là, bébé!

 

Im-essayage-pretty-woman.jpegToute femme aguerrie à l'art du shopping connaît la règle no1: Ne jamais, je dis bien jamais, forcer son amoureux à l'accompagner. Et surtout pas pendant les soldes. Rien de tel pour traumatiser définitivement tout homme normalement constitué (et donc par essence allergique au shopping) que de le plonger dans un bain de femmes en furie, fouinant jusqu'aux coudes dans de grands bacs remplis de soutien-gorges ou de foulards en solde, pêchant, rejetant, scannant avec avidité les étiquettes marquées de rouge, comme en transe, puis s'arrachant mutuellement des mains les objets convoités.

Le tout sur fond de voix off mettant de l'huile sur le feu en annonçant toutes les 5 minutes que la vente flash est bientôt terminée, et que si on ne se dépêche pas de choisir n'importe quoi sans se préoccuper de la taille ou du prix, il ne nous restera que des regrets.

Ne vous fiez pas à la scène récurrente du film romantique américain classique, dans lequel on voit systématiquement, à un moment donné, Madame sortir maintes fois d'une cabine d'essayage, à chaque fois affublée d'une tenue différente, et Monsieur, ravi et charmé, faire de grands gestes pour les approuver ou les rejeter. Ca ne se passe jamais comme ça.

Déjà, la fameuse scène est toujours montée de façon très rythmée et rapide. Pourquoi? Parce que dans la réalité, c'est très long, et extrêmement ennuyeux. Car on ne voit jamais, dans le film, ce qui se passe vraiment dans la cabine. On se contorsionne, on sue à grosses gouttes sous les spots, les vêtements collent à la peau, nos cheveux deviennent électriques et ne ressemblent plus à rien au bout du troisième passage de pull, nos propres vêtements traînent sur le sol pas net (toutes les patères étant prises par nos nombreux coups de coeur à 50%), et on s'énerve car rien ne va.

Et dans la réalité, quand on sort de la cabine pour montrer la tenue à Monsieur, excédée de la bataille menée dans cet endroit exigu, il a rarement un avis aussi tranché que dans le film. Les mimiques ravies ou faussement dégoûtées sont le plus souvent remplacées par un "comme tu veux, c'est toi qui sais. On peut y aller maintenant?".

Non, vraiment, pour la paix et l'avenir de votre couple, ne traînez jamais votre amoureux dans les magasins. Et cela, même si on vous y propose une garderie pour hommes.

C'est le concept qu'un centre commercial toulousain a mis en place à l'occasion des soldes. Inutile de préciser que pour apprécier cet espace, il vaut mieux pour ces messieurs correspondre, au niveau de leurs centres d'intérêts, au stéréotype parfait de l'Homme. Un espace pour Ken, pendant que Barbie fait ses achats, en somme.

Car on est très loin de la garderie Ikea et de sa piscine à billes pleine de morve et autres fluides divers. Des conseils diététiques et sportifs, des massages, une bibliothèque, un espace vidéo avec jeux d'action, et des revues "typiquement masculines". Dernier argument de taille, "une hôtesse-animatrice accueillera les hommes et les conseillera".

Je ne sais pas vous, mais je n'aurais aucune envie de confier mon grand bébé râleur qui traîne les pieds d'un magasin à l'autre en maugréant "Quand est-ce qu'on rentre?" à une garderie remplie d' hôtesses qui lui prodigueront des massages, analyseront de près l'état de ses abdos, et lui proposeront de feuilleter des magazines sponsorisés par les prothèses PIP.

Et si on multipliait plutôt le nombre d'anneaux muraux devant les magasins, auxquels attacher sa laisse?