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12/08/2013

Je sais

Jean-Leon_Gerome_Pollice_Verso.jpgMieux que quiconque, je sais. Mais je ne suis pas la seule. Tout le monde semble savoir aussi ce qu'a dit une vendeuse zürichoise à une star américaine. On sait qui a tort, qui a raison, qui est coupable, et qui est innocent. On rend son verdict, et on le fait savoir, arguments fallacieux à l'appui, glânés ici ou là dans les journaux, sur Twitter, ou sur Facebook. 

La vérité nous échappe, mais peu importe, on mélange le tout et on la reconstitue, on la sculpte, on la façonne. Le buzz enfle, des clans se forment. Les langues se délient, et comme la bouche reste ouverte à remâcher sans cesse ce qu'on pense savoir, on bave. Une bave acide, inutile, mais corrosive. Les fausses certitudes, les hurlements indignés, les jugements péremptoires, les insultes à peine masquées, s'échangent avec délectation et gourmandise. Tour à tour juge et avocat de la défense, on jubile, on se gargarise de sa propre salive, et on existe. 

La vendeuse zürichoise ne dort plus la nuit, apprend-on. Elle tente de se justifier dans les mêmes journaux qui ont d'abord donné la parole à celle qui a le plus de poids. Elle se défend, mais ses mots se perdent parmi les excuses plates de l'Office national suisse du tourisme. Il ne connaît pas non plus la vérité, l'Office, mais dans le doute et par précaution, il a hâtivement baissé la culotte. Une fois la lune alignée sur le doigt qui la montre, la messe est dite. 

Dans l'autre camp, on trouve là une bonne occasion de fustiger les riches et les puissants, leur superficialité, leur vacuité. Les certitudes n'y sont pas moins fortes. Capricieuse, égocentrique, vexée de ne pas avoir été reconnue, on est tous dans la tête d'Oprah, comme si on la connaissait depuis toujours. Mais attention, c'est une femme noire, il faut donc peser ses mots, pour ne pas être taxés de racisme et de misogynie. 

Nous sommes les spectateurs de l'arène, et comme nous sommes bien nourris, comme nous avons le pain à profusion, ce genre de buzz, qu'il soit international ou local, ce sont les jeux. Nous levons ou baissons le pouce pour décider de la mise à mort virtuelle de l'une ou l'autre. La vérité, elle, tout le monde s'en fout, elle a rendu l'âme depuis longtemps.