UA-73135419-1

Catherine Armand

  • Privés de Jet d'eau

    1900087_10202261674637310_773367715_n.jpgNotre Jet d'eau...
    ce point d'exclamation joyeux dans notre rade ;
    ce fier totem autour duquel nos yeux ne peuvent s'empêcher de danser ;
    ce jaillissement franc, viril et fécond  ;
    ce point de ralliement symbolique ;
    ce support coloré de toutes les causes et journées spéciales ;
    cet appât à instagrameurs ;
    ce charmeur de vents, caressé et embelli par le foehn ;
    ce bienveillant ami des petits bateaux jaunes ;
    cet apaisant déclencheur de sourires et de bien-être…

    Voilà qu’on va nous l’enlever une seconde fois, en plein stratus persistant, en plein sommeil forcé des commerces, en pleine déprime… On éteint la Rade, on éteint la ville, on éteint nos coeurs. Pour mieux nous avertir, nous oppresser, nous punir. Nous n’obéissons pas assez, nous sortons trop, nous sommes trop insouciants… alors nous transmettons, nous contaminons.  Nous sommes coupables, vilains, et il fallait donc encore une fois nous le signifier.

    Privés de Jet d’eau et au coin !

  • Les "métiers qui comptent"

    David_Graeber_2015-03-07_(16741093492)_(cropped).jpgLe décès survenu hier de l’anthropologue David Graeber, notamment connu pour son essai à succès sur "ces métiers qui n'apportent rien" me fait réfléchir à ma propre vie… Je suis reconnaissante à la vie, aux opportunités, au hasard peut-être d'avoir mis sur mon chemin des métiers qui comptent; dans le domaine de l'éducation à l'environnement tout d'abord avec les associations Agir21 et TerraWatt (devenues Terragir en fusionnant, encore active aujourd'hui), puis avec CinéTransat et les pianos en libre service, qui apportent du lien social et des petits moments de bonheur depuis près de 12 ans.

    Cette année 2020 a bouleversé tout cela, avec l'annulation de tous nos projets. L'avenir est maintenant incertain, le mien comme celui des associations que je co-dirige. Que se passera-t-il en 2021 ? Nul ne le sait. Comment continuer à pratiquer un "métier qui apporte quelque chose" tout en étant capable de payer son loyer et ses factures ? Je n'ai pas encore de réponse, personne n'en a. Dans les domaines de la culture, du monde de la nuit et de l'organisation d'événements, nous sommes suspendus, sur le fil.

    Nous ne savons pas si les financeurs publics ou privés accepteront de prendre le risque de nous soutenir, alors que les normes sanitaires peuvent changer à tout moment. Nous avançons à l'aveuglette, en tentant d'y croire, en se motivant, en cherchant des solutions. Les solutions ? Faire entrer des carrés dans des ronds. Organiser des événements où les gens se rencontrent, communiquent, partagent et créent des liens... mais sans s'approcher, sans se toucher, et en se souriant derrière des masques.

    Nous devons nous réinventer, ou renoncer. Nous avons renoncé en 2020, sonnés, incapables d'envisager de nouvelles solutions à si court terme. Pourtant les solutions existent, elles doivent simplement être acceptées en mettant derrière soi l'ancien monde, en faisant le deuil d'une certaine conception du partage et de la rencontre. Tentons de rester, pour 2021, des "métiers qui comptent".

  • Des antennes 5G sur nos têtes ? Attention !

    Dès l’annonce en 2018 du prochain déploiement de nouvelles antennes 5G sur le territoire suisse, de nombreuses voix se sont élevées contre une fuite en avant technologique dans un but purement économique, sans études scientifiques sérieuses préalables.Cela a été notamment le cas chez les 1500 habitants du quartier de la Gradelle à Chêne-Bougeries: pas moins de trois antennes 5G garnissent aujourd’hui les toits de leurs immeubles. Situées à quelques dizaines de mètres les unes des autres, elles cernent une crèche, une école primaire et un établissement médico-social. La concentration d’antennes dans ce quartier dense mais néanmoins paisible suscite de vives réactions de la part des riverains comme des élus locaux.

    Les élus ont le devoir d’écouter les inquiétudes de la population, dues à la méconnaissance des effets sur la santé de l’exposition au rayonnement des antennes, au manque de transparence des opérateurs qui ne rendent pas les données facilement accessibles et à une perte de confiance envers les institutions, la Confédération ayant vendu très cher (380 millions de francs) les concessions aux opérateurs. La loi votée par le Grand Conseil en février oblige les opérateurs pendant une durée de trois ans à déposer des demandes d’autorisation pour toute installation ou modification d’antenne. Cette mesure contraignante vient compléter le moratoire décrété par le Conseil d’État en 2019, qui suspend ainsi toutes les demandes, tant qu’une incertitude demeure au niveau fédéral. En effet, le groupe d’experts mandaté par la Confédération a reconnu dans son rapport rendu public fin 2019 qu’il n’était pas possible à ce jour de déterminer si le niveau de rayonnements de la 5G présentait ou non des risques pour la santé.

    La gauche de Chêne-Bougeries, suivie par le Conseil municipal, avait tiré la sonnette d’alarme en juin 2019 déjà, en votant une motion afin de freiner l’installation d’antennes 5G sur la commune. Le Conseil administratif, à majorité Verte depuis le 1er juin, a de son côté récemment annoncé qu’il s’alignait sur la politique du canton en donnant des préavis négatifs systématiques pour toute demande d’autorisation de construire qui concerne la technologie 5G. Cela fait partie du rôle de proximité des communes que de préserver le bien-être, la quiétude et la santé de leurs habitants, en leur assurant un environnement sain, qui est par ailleurs un droit inscrit dans la Constitution genevoise.

    Ainsi, le principe de précaution doit être respecté tant que des données scientifiques claires ne sont pas disponibles. La Suisse étant l’un des premiers pays à s’être lancés à large échelle dans l’équipement de son territoire en antennes 5G, nous pouvons nous permettre un temps d’arrêt. Prenons le temps de réfléchir à quelle société nous voulons pour demain: un monde hyperconnecté dans lequel l’obsolescence de tous nos appareils actuels est déjà programmée, ou une société plus lente et plus saine, dans laquelle nous choisissons de vivre plus simplement?

    Texte paru le 24 juin 2020 dans la Tribune de Genève, rubrique "Opinions"
    https://www.tdg.ch/5g-danger-ou-necessite-671517107397

  • Nous sommes la solution

    63730453-voie-cyclable-chemin-façon-cycle-vélo-trafic-routier-ville-transport.jpgEn 2013, j’ai fait le sacrifice ultime pour ma patrie, Genève. J’ai vendu ma voiture, acheté un abonnement de transports publics, un vélo, et des baskets.

    J’ai pensé à ma belle ville, à ses rues encombrées, ses bouchons, à la pollution et au bruit. J’ai pensé à toutes celles et ceux qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture au centre ville : les livreurs, les personnes handicapées, les parents de quintuplés, les fans d’Ikea, les riches Colognotes qui font le plein aux Halles de Rive, les taxis, les frontaliers n’habitant pas en face des gares du LEX, les artisans….

    Par rapport à tous ces gens parfaitement légitimes sur nos routes, ma seule raison de me trouver parmi eux était de vouloir me déplacer d’un point A à un point B sans côtoyer mes semblables de trop près ; en fumant des clopes ; en écoutant la radio ; en rajustant mon rouge à lèvre aux feux rouges.

    J’étais le problème. Je créais des bouchons dans lesquels ils se trouvaient pris. Ils pestaient contre moi, se demandant pourquoi « cette nana seule dans sa bagnole » ne prenait pas plutôt son vélo ou les TPG, pour leur laisser la place à eux, et faciliter leurs déplacements obligatoires, vitaux, sans alternatives.

    Je les entendus, je les ai compris. Je me suis élégamment effacée devant leurs impératifs indiscutables, j’ai choisi de favoriser leur chère « liberté du choix du monde de transport », en sacrifiant la mienne. Je me suis imposé des trajets désagréables dans des bus surchauffés, bondés, saturés d’odeurs de sueurs et d’haleines fétides ; je suis allée à pied au travail tous les matins, 6 km parcourus même sous la pluie ou dans le vent ; j’ai enfourché mon vélo, avec appréhension, pour m’insérer dans un trafic agressif, dangereux, en ne soufflant un peu que lorsque mon chemin croisait enfin une piste cyclable.

    Les automobilistes qui me frôlent, me coupent la route, m’insultent parfois, réalisent-ils que je pourrais encore être une des leurs, et occuper le précieux espace qu’ils réclament sur la route ? Réalisent-ils le sacrifice que je fais au quotidien, sans une chouette bagnole confortable et bien chauffée dans laquelle me poser pour arpenter la ville au ralenti, pare-choc contre pare-choc ?

    Et si nous qui ne roulons pas en voiture en ville, décidions soudain que nous avons droit aussi à la liberté du choix du mode de transports ? Si nous boudions les TPG ; remisions nos vélos ; rangions nos baskets et achetions, louions, empruntions une voiture pour nous lancer tous ensemble dans les rues de Genève, qu’adviendrait-il ? Un blocage complet. 

    Alors, au lieu de nous insulter, de vouloir nous taxer, nous amender, les automobilistes devraient nous dire merci. Merci de leur laisser la majorité de la route pour pouvoir créer leurs propres bouchons, sans notre participation. Parce que nous, usagers des TPG, cyclistes et marcheurs, sommes la solution. 

  • Faire la queue

    870x489_restriction_paris_1942-c-keyston_france_gamma_rapho.jpgOn va devoir s’y habituer. Dans les mois qui viennent, on va sûrement passer beaucoup de temps à faire la queue. Tout ce qui nous semblait accessible "vite fait" devra dorénavant être planifié. Fini les "je passe vite à la poste", ou les "je vais acheter du pain, j’en ai pour 5 minutes". Plus rien ne durera 5 minutes, ou alors aux rares heures creuses, miraculeuses.

    Les seules queues qu’on pouvait voir auparavant sur les trottoirs genevois se formaient à l’occasion de la sortie d’un nouvel iPhone ou d’une collection "grand couturier" chez H&M. Des queues dont on se moquait ou qui nous choquaient, car elles symbolisaient tout ce qu’il y a de détestable dans la surconsommation de notre société.
    Les queues d’aujourd’hui semblent interminables, s’étirant nonchalamment sur les trottoirs. Finalement elles sont assez sereines, composées d’individus sinon patients, du moins résignés. On a pas le choix, et en plus (pour la plupart d’entre nous), on a le temps. Et puis, on est contents de sortir un peu, de "voir du monde", même si c’est une nuque à deux mètres de notre nez.

    Une danse tacite s’est mise en place assez naturellement ; de lignes en lignes marquées au sol, on fait tous ensemble un grand pas de 2 mètres en avant, quand enfin quelqu’un, tout devant, a pu entrer dans le lieu que tous convoitent. Au même moment, celui qui sort, un peu apeuré par le moment passé dans l’espace clos menaçant, hésite, louvoie, cherchant un échappatoire.

    Mais ces queues-là, pour aller à la Coop ou à la Poste sont finalement anecdotiques ; quelques minutes suspendues, qui nous rappellent que le monde et ses règles du jeu ont un peu changé, mais qui n’ont rien de désespérant ou de violent. Au mieux, elles nous apprennent à ralentir, à réfléchir à nos habitudes de consommation, et bientôt, quand tout rouvrira, à modérer nos achats impulsifs.

    Le désespoir, la violence, on les a vus par contre il y a quelques jours à Genève, dans une queue stupéfiante, inattendue. 2500 personnes, patientant des heures pour un sac de biens de première nécessité d’une valeur d’à peine CHF 20.-. Quelle motivation peut-on avoir à subir une telle attente pour si peu de nourriture, sinon le vrai désespoir et la faim ?

    Cette queue-là ne devrait pas exister, ni se reproduire. Elle est humiliante, terrible. Et pourtant, tant qu’elle pourra répondre, même modestement, à un besoin vital, elle subsistera. Ayons cela en tête ces prochaines semaines avant de pester contre une attente de quelques minutes dans la rue devant un magasin. Certains feront la queue pour survivre, tout simplement.