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Air du temps

  • Privés de Jet d'eau

    1900087_10202261674637310_773367715_n.jpgNotre Jet d'eau...
    ce point d'exclamation joyeux dans notre rade ;
    ce fier totem autour duquel nos yeux ne peuvent s'empêcher de danser ;
    ce jaillissement franc, viril et fécond  ;
    ce point de ralliement symbolique ;
    ce support coloré de toutes les causes et journées spéciales ;
    cet appât à instagrameurs ;
    ce charmeur de vents, caressé et embelli par le foehn ;
    ce bienveillant ami des petits bateaux jaunes ;
    cet apaisant déclencheur de sourires et de bien-être…

    Voilà qu’on va nous l’enlever une seconde fois, en plein stratus persistant, en plein sommeil forcé des commerces, en pleine déprime… On éteint la Rade, on éteint la ville, on éteint nos coeurs. Pour mieux nous avertir, nous oppresser, nous punir. Nous n’obéissons pas assez, nous sortons trop, nous sommes trop insouciants… alors nous transmettons, nous contaminons.  Nous sommes coupables, vilains, et il fallait donc encore une fois nous le signifier.

    Privés de Jet d’eau et au coin !

  • Les "métiers qui comptent"

    David_Graeber_2015-03-07_(16741093492)_(cropped).jpgLe décès survenu hier de l’anthropologue David Graeber, notamment connu pour son essai à succès sur "ces métiers qui n'apportent rien" me fait réfléchir à ma propre vie… Je suis reconnaissante à la vie, aux opportunités, au hasard peut-être d'avoir mis sur mon chemin des métiers qui comptent; dans le domaine de l'éducation à l'environnement tout d'abord avec les associations Agir21 et TerraWatt (devenues Terragir en fusionnant, encore active aujourd'hui), puis avec CinéTransat et les pianos en libre service, qui apportent du lien social et des petits moments de bonheur depuis près de 12 ans.

    Cette année 2020 a bouleversé tout cela, avec l'annulation de tous nos projets. L'avenir est maintenant incertain, le mien comme celui des associations que je co-dirige. Que se passera-t-il en 2021 ? Nul ne le sait. Comment continuer à pratiquer un "métier qui apporte quelque chose" tout en étant capable de payer son loyer et ses factures ? Je n'ai pas encore de réponse, personne n'en a. Dans les domaines de la culture, du monde de la nuit et de l'organisation d'événements, nous sommes suspendus, sur le fil.

    Nous ne savons pas si les financeurs publics ou privés accepteront de prendre le risque de nous soutenir, alors que les normes sanitaires peuvent changer à tout moment. Nous avançons à l'aveuglette, en tentant d'y croire, en se motivant, en cherchant des solutions. Les solutions ? Faire entrer des carrés dans des ronds. Organiser des événements où les gens se rencontrent, communiquent, partagent et créent des liens... mais sans s'approcher, sans se toucher, et en se souriant derrière des masques.

    Nous devons nous réinventer, ou renoncer. Nous avons renoncé en 2020, sonnés, incapables d'envisager de nouvelles solutions à si court terme. Pourtant les solutions existent, elles doivent simplement être acceptées en mettant derrière soi l'ancien monde, en faisant le deuil d'une certaine conception du partage et de la rencontre. Tentons de rester, pour 2021, des "métiers qui comptent".

  • Nous sommes la solution

    63730453-voie-cyclable-chemin-façon-cycle-vélo-trafic-routier-ville-transport.jpgEn 2013, j’ai fait le sacrifice ultime pour ma patrie, Genève. J’ai vendu ma voiture, acheté un abonnement de transports publics, un vélo, et des baskets.

    J’ai pensé à ma belle ville, à ses rues encombrées, ses bouchons, à la pollution et au bruit. J’ai pensé à toutes celles et ceux qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture au centre ville : les livreurs, les personnes handicapées, les parents de quintuplés, les fans d’Ikea, les riches Colognotes qui font le plein aux Halles de Rive, les taxis, les frontaliers n’habitant pas en face des gares du LEX, les artisans….

    Par rapport à tous ces gens parfaitement légitimes sur nos routes, ma seule raison de me trouver parmi eux était de vouloir me déplacer d’un point A à un point B sans côtoyer mes semblables de trop près ; en fumant des clopes ; en écoutant la radio ; en rajustant mon rouge à lèvre aux feux rouges.

    J’étais le problème. Je créais des bouchons dans lesquels ils se trouvaient pris. Ils pestaient contre moi, se demandant pourquoi « cette nana seule dans sa bagnole » ne prenait pas plutôt son vélo ou les TPG, pour leur laisser la place à eux, et faciliter leurs déplacements obligatoires, vitaux, sans alternatives.

    Je les entendus, je les ai compris. Je me suis élégamment effacée devant leurs impératifs indiscutables, j’ai choisi de favoriser leur chère « liberté du choix du monde de transport », en sacrifiant la mienne. Je me suis imposé des trajets désagréables dans des bus surchauffés, bondés, saturés d’odeurs de sueurs et d’haleines fétides ; je suis allée à pied au travail tous les matins, 6 km parcourus même sous la pluie ou dans le vent ; j’ai enfourché mon vélo, avec appréhension, pour m’insérer dans un trafic agressif, dangereux, en ne soufflant un peu que lorsque mon chemin croisait enfin une piste cyclable.

    Les automobilistes qui me frôlent, me coupent la route, m’insultent parfois, réalisent-ils que je pourrais encore être une des leurs, et occuper le précieux espace qu’ils réclament sur la route ? Réalisent-ils le sacrifice que je fais au quotidien, sans une chouette bagnole confortable et bien chauffée dans laquelle me poser pour arpenter la ville au ralenti, pare-choc contre pare-choc ?

    Et si nous qui ne roulons pas en voiture en ville, décidions soudain que nous avons droit aussi à la liberté du choix du mode de transports ? Si nous boudions les TPG ; remisions nos vélos ; rangions nos baskets et achetions, louions, empruntions une voiture pour nous lancer tous ensemble dans les rues de Genève, qu’adviendrait-il ? Un blocage complet. 

    Alors, au lieu de nous insulter, de vouloir nous taxer, nous amender, les automobilistes devraient nous dire merci. Merci de leur laisser la majorité de la route pour pouvoir créer leurs propres bouchons, sans notre participation. Parce que nous, usagers des TPG, cyclistes et marcheurs, sommes la solution. 

  • Faire la queue

    870x489_restriction_paris_1942-c-keyston_france_gamma_rapho.jpgOn va devoir s’y habituer. Dans les mois qui viennent, on va sûrement passer beaucoup de temps à faire la queue. Tout ce qui nous semblait accessible "vite fait" devra dorénavant être planifié. Fini les "je passe vite à la poste", ou les "je vais acheter du pain, j’en ai pour 5 minutes". Plus rien ne durera 5 minutes, ou alors aux rares heures creuses, miraculeuses.

    Les seules queues qu’on pouvait voir auparavant sur les trottoirs genevois se formaient à l’occasion de la sortie d’un nouvel iPhone ou d’une collection "grand couturier" chez H&M. Des queues dont on se moquait ou qui nous choquaient, car elles symbolisaient tout ce qu’il y a de détestable dans la surconsommation de notre société.
    Les queues d’aujourd’hui semblent interminables, s’étirant nonchalamment sur les trottoirs. Finalement elles sont assez sereines, composées d’individus sinon patients, du moins résignés. On a pas le choix, et en plus (pour la plupart d’entre nous), on a le temps. Et puis, on est contents de sortir un peu, de "voir du monde", même si c’est une nuque à deux mètres de notre nez.

    Une danse tacite s’est mise en place assez naturellement ; de lignes en lignes marquées au sol, on fait tous ensemble un grand pas de 2 mètres en avant, quand enfin quelqu’un, tout devant, a pu entrer dans le lieu que tous convoitent. Au même moment, celui qui sort, un peu apeuré par le moment passé dans l’espace clos menaçant, hésite, louvoie, cherchant un échappatoire.

    Mais ces queues-là, pour aller à la Coop ou à la Poste sont finalement anecdotiques ; quelques minutes suspendues, qui nous rappellent que le monde et ses règles du jeu ont un peu changé, mais qui n’ont rien de désespérant ou de violent. Au mieux, elles nous apprennent à ralentir, à réfléchir à nos habitudes de consommation, et bientôt, quand tout rouvrira, à modérer nos achats impulsifs.

    Le désespoir, la violence, on les a vus par contre il y a quelques jours à Genève, dans une queue stupéfiante, inattendue. 2500 personnes, patientant des heures pour un sac de biens de première nécessité d’une valeur d’à peine CHF 20.-. Quelle motivation peut-on avoir à subir une telle attente pour si peu de nourriture, sinon le vrai désespoir et la faim ?

    Cette queue-là ne devrait pas exister, ni se reproduire. Elle est humiliante, terrible. Et pourtant, tant qu’elle pourra répondre, même modestement, à un besoin vital, elle subsistera. Ayons cela en tête ces prochaines semaines avant de pester contre une attente de quelques minutes dans la rue devant un magasin. Certains feront la queue pour survivre, tout simplement.

  • Pour bien finir

    448_salle_CM.jpgLes conseils municipaux sont à l’arrêt depuis mi-mars, renvoyés à la maison pendant que les exécutifs fédéraux et cantonaux ont pris les pleins pouvoirs. Anesthésiés, figés, nous les élus communaux regardons la politique défiler devant nous sans faire partie du cortège.

    Nous savions nos prérogatives limitées ; aujourd’hui nous avons l’impression que tout peut tourner sans nous, encombrants parlements de milice. En mettant de côté les délibératifs, ce sont les citoyens eux-mêmes qu’on exclut du débat, et du processus décisionnel. A coup d’ordonnances et d'arrêtés, le jeu démocratique se joue actuellement sans contrôle, sans contrepouvoir.

    Pourtant, on a peu entendu de conseillers municipaux (moi y compris) élever la voix pour demander la réouverture des parlements. On arrive en fin de législature, il est vrai, et la campagne électorale a été éprouvante. En passant directement de l’ivresse des résultats à la stupeur de la pandémie, puis à la torpeur du confinement, nous nous sommes retrouvés comme sonnés.

    Certains ne voient peut-être pas l’utilité de réclamer une dernière plénière en mai, sachant que la validation des comptes (prévue lors de cette séance) leur a été de toute façon retirée pour être confiée aux seuls exécutifs. Mais ce silence des délibératifs est inquiétant. Siéger est notre mission, notre raison d’être, et là, nous ne sommes plus rien. De simples citoyens confinés, tout comme celles et ceux qui nous ont choisis pour les représenter.

    Le Conseil d’état, par son arrêté du 23 avril, autorise à nouveau les Conseils municipaux à siéger, sous conditions. Se réunir une dernière fois dans la cadre de la législature actuelle est donc maintenant possible, moyennant quelques adaptations pour respecter les consignes sanitaires et assurer la publicité obligatoire des débats. Au niveau des coûts que cette séance pourra engendrer, ils seront facilement compensés par l’économie faite sur les jetons de présence des élus et l’annulations des voyages et autres excursions de printemps.

    Réveillons-nous, amis élus communaux, demandons et organisons cette séance plénière particulière. Elle sera également l’occasion de prendre congé de nos collègues qui ne rempilent pas pour une nouvelle législature ; après 5 ans à siéger ensemble, des liens de confiance (et parfois d’amitié) se sont créés, quelle que soit la couleur politique des uns et des autres. Avant de commencer une nouvelle législature, il est important de bien finir celle-ci, même dans la tourmente.