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Faire la queue

870x489_restriction_paris_1942-c-keyston_france_gamma_rapho.jpgOn va devoir s’y habituer. Dans les mois qui viennent, on va sûrement passer beaucoup de temps à faire la queue. Tout ce qui nous semblait accessible "vite fait" devra dorénavant être planifié. Fini les "je passe vite à la poste", ou les "je vais acheter du pain, j’en ai pour 5 minutes". Plus rien ne durera 5 minutes, ou alors aux rares heures creuses, miraculeuses.

Les seules queues qu’on pouvait voir auparavant sur les trottoirs genevois se formaient à l’occasion de la sortie d’un nouvel iPhone ou d’une collection "grand couturier" chez H&M. Des queues dont on se moquait ou qui nous choquaient, car elles symbolisaient tout ce qu’il y a de détestable dans la surconsommation de notre société.
Les queues d’aujourd’hui semblent interminables, s’étirant nonchalamment sur les trottoirs. Finalement elles sont assez sereines, composées d’individus sinon patients, du moins résignés. On a pas le choix, et en plus (pour la plupart d’entre nous), on a le temps. Et puis, on est contents de sortir un peu, de "voir du monde", même si c’est une nuque à deux mètres de notre nez.

Une danse tacite s’est mise en place assez naturellement ; de lignes en lignes marquées au sol, on fait tous ensemble un grand pas de 2 mètres en avant, quand enfin quelqu’un, tout devant, a pu entrer dans le lieu que tous convoitent. Au même moment, celui qui sort, un peu apeuré par le moment passé dans l’espace clos menaçant, hésite, louvoie, cherchant un échappatoire.

Mais ces queues-là, pour aller à la Coop ou à la Poste sont finalement anecdotiques ; quelques minutes suspendues, qui nous rappellent que le monde et ses règles du jeu ont un peu changé, mais qui n’ont rien de désespérant ou de violent. Au mieux, elles nous apprennent à ralentir, à réfléchir à nos habitudes de consommation, et bientôt, quand tout rouvrira, à modérer nos achats impulsifs.

Le désespoir, la violence, on les a vus par contre il y a quelques jours à Genève, dans une queue stupéfiante, inattendue. 2500 personnes, patientant des heures pour un sac de biens de première nécessité d’une valeur d’à peine CHF 20.-. Quelle motivation peut-on avoir à subir une telle attente pour si peu de nourriture, sinon le vrai désespoir et la faim ?

Cette queue-là ne devrait pas exister, ni se reproduire. Elle est humiliante, terrible. Et pourtant, tant qu’elle pourra répondre, même modestement, à un besoin vital, elle subsistera. Ayons cela en tête ces prochaines semaines avant de pester contre une attente de quelques minutes dans la rue devant un magasin. Certains feront la queue pour survivre, tout simplement.

Commentaires

  • « Les queues d’aujourd’hui semblent interminables »

    Où elles sont longues et scandaleuses, c'est aux urgences dans les hôpitaux... mais c'est pas d'aujourdhui, ni dû au covid-19... c'est d'ailleurs à cause de ce problème historiquement récurrent, qu'on en est venu à devoir confiner... c'est bête hein ? mais c'est ainsi.

  • Merci pour ce billet si sympa et oh combien enrichissant. En effet, cette pandémie nous a permis de mettre pied à terre, d'arrêter nos chevaux et de se regarder et surtout d'explorer nos intérieurs, de se questionner pour prendre conscience que plus ne sera comme avant.

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